Invasion

Auteur : Luke Rhinehart
Editeur : Points
Sélection Rue des Livres

Des boules de poils intelligentes débarquent sur Terre. Venues d'un autre univers, elles n'ont d'autre but que de s'amuser. L'une d'entre elles, Louie, est adoptée par Billy Morton, un Américain moyen plein de bon sens. Quand les autorités décident de se saisir de ces bestioles, Billy et sa famille, échaudés par l'Amérique contemporaine où ils se sentent de moins en moins à l'aise, prennent la tangente : et si la sagesse n'était pas du côté du pouvoir politique, mais du côté de cette anarchie sympathique ?

Luke Rhinehart est né en 1932 à Albany dans l'État de New York. Il est l'auteur de neuf romans dont le désormais culte L'Homme-dé, roman semi-autobiographique racontant l'histoire d'un homme jouant le destin de sa vie aux dés. Invasion est son neuvième roman.

Traduction : Francis Guévremont
8,90 €
Parution : Octobre 2020
Format: Poche
528 pages
ISBN : 978-2-7578-7670-1
Fiche consultée 51 fois

Extrait

Je m’appelle Billy Morton. Quand j’ai fait la ren‐ contre de Louie, j’étais le capitaine d’un petit chalutier à Greenport, sur la péninsule de North Fork, à Long Island. Quand je sortais, je me dirigeais vers les eaux du détroit de Long Island, ou alors à l’est de Montauk, et, avec l’aide des deux crétins flemmards qui compo‐ saient mon équipage, on lâchait nos filets et on attendait de voir ce qu’on allait prendre. Des fois, on restait en mer trois jours, mais comme ma santé n’est plus très, très bonne, le plus souvent on ne restait que deux jours. Avant, je possédais deux bateaux, et je gagnais même assez bien ma vie, mais les poissons en ont eu marre de se faire tirer hors de l’eau, couper en petits morceaux et transformer en pâtée pour chats, et ils se sont comme qui dirait volatilisés. J’ai dû vendre la moitié de ma flottille et me contenter de mon cher Vagabond, un chalutier de dix mètres dont le moteur diesel date de la guerre de Sécession. Les poutres qui ont servi à sa charpente sont si vieilles que la variété d’arbres utilisée est désormais éteinte. En tout cas, c’était mon bateau à moi.
Je mène mon petit monde à la baguette, mais dans la bonne humeur. C’est moi le patron, et les gars le savent très bien, mais ils savent aussi qu’ils peuvent glander de temps à autre, ou prendre dix petites minutes de pause sans se faire engueuler. D’ailleurs, s’ils n’étaient pas des gros flemmards, je ne les aurais jamais embauchés. Je n’aime pas trop les types qui se prennent au sérieux. Faites votre boulot, c’est ça qui compte. Le reste, je ne m’en fais pas trop.
Donc, quand Marty Beck est venu me voir et m’a dit qu’un poisson au ventre rond avait « sauté sur le toit de la passerelle », j’ai tout de suite pensé qu’il se moquait de moi et voulait faire le rigolo. Il est gentil, Marty, mais il n’est pas exactement malin malin. Je savais bien, et il le savait aussi, que si un poisson saute du pont jusqu’au toit de la passerelle, c’est qu’en fait quelqu’un l’a lancé là‐haut.
Mais alors j’ai vu Sam Potter qui écoutait attentivement cette histoire de poisson sauteur, et j’ai pensé que soit tout l’équipage s’était entendu pour me faire marcher, soit Marty ne racontait pas de blague.
– Y a un poisson qui a sauté sur le toit, c’est ça ? j’ai dit.
– Ouais, a répondu Marty en se grattant l’intérieur de la cuisse au travers de sa salopette de caoutchouc. Il a bondi là‐haut.
– Bondi jusque sur le toit de la passerelle ? j’ai dit.
– Après s’être éloigné de nous en roulant quand on a essayé de l’attraper pour le jeter une deuxième fois à l’eau, a dit Sam en opinant du chef parce qu’il voulait vraiment que je le croie.
– Redis‐moi ça un peu.
– Je l’avais déjà jeté à l’eau, a dit Sam. C’est le poisson‐ballon le plus bizarre que j’aie jamais vu. Assez gros, tu vois, de la taille d’un ballon de basket, mais il avait l’air inutilisable, alors je l’ai foutu à l’eau et j’ai continué à bosser.
Je tenais la barre pendant que mes deux compères me racontaient tout ça, et j’attendais patiemment qu’ils finissent de me servir leur salade. Je n’étais toujours pas certain que ce n’était pas une blague particulièrement tordue.
– Ben, il est revenu, le poisson, a dit Marty. Il a sauté par‐dessus l’hiloire et il a atterri sur le pont.
– Le poisson a sauté pour revenir sur le bateau, j’ai dit. J’attendais toujours la fin de la plaisanterie.
– Ben ouais, a dit Sam.
– Et alors, quand t’as voulu le rejeter à la mer, il a sauté sur le toit ?
– Ben ouais. D’un seul bond.
– Il a rien dit ? j’ai demandé.
Les deux hommes m’ont regardé. Ils savaient que j’aimais bien rigoler, mais ils ne pigeaient pas tou‐ jours tout du premier coup. Il m’arrive de penser que ce serait sympa de trouver des mecs intelligents qui veulent bien travailler seize heures par jour pour des clopinettes – mais bon, s’ils le voulaient bien, ils ne seraient pas si intelligents.
– Bon, on va aller voir ça, j’ai dit.
J’ai laissé Marty prendre la barre et je suis sorti de la passerelle avec Sam.
Là‐haut, sur le toit, j’ai vu un ballon de basket poilu. Plus gros qu’un ballon de basket, en fait, plutôt un ballon de plage, recouvert de poils courts gris argenté. Ce n’était décidément pas un poisson‐ballon.
J’ai tendu les bras pour prendre ce... machin, mais ça s’est éloigné de moi vers la droite en roulant. Il n’y avait pas de bouche, pas de nageoires, pas de membres, pas d’yeux, alors je n’ai pas vraiment compris comment ça avait pu savoir que je voulais le prendre.
Je me suis donc déplacé de deux pas vers la droite et j’ai tendu les bras une fois de plus. Le machin a roulé vers la gauche.
– On dirait qu’il veut pas qu’on le jette à l’eau une troisième fois, a dit Sam.
– Mais c’est quoi, ce putain de truc ? a demandé Marty qui tenait toujours le timon.
C’était quoi ce putain de truc, en effet. J’avais souvent vu des trucs pas possibles sortir de la mer, mais un poisson rebondissant, qui n’avait pas d’yeux, pas de nageoires, pas d’écailles, qui n’avait rien qui ressemble à un poisson, je n’avais jamais vu ça. Juste une espèce de ballon de plage, couvert de poils courts et fins.
J’ai passé un long moment à le regarder et à chercher quelque chose d’intelligent à dire, mais j’ai juste poussé un soupir et j’ai laissé tomber.
– Probablement encore un extraterrestre, j’ai dit, et j’ai repris la barre.
Mes deux compères m’ont regardé, puis ils ont regardé le ballon de plage sur le toit. Puis ils sont retournés bosser.

Informations sur le livre