Un autre jour

Auteur : Valentin Musso
Editeur : Points

Adam Chapman, architecte de 41 ans, a tout pour être heureux. Il vit depuis huit ans un amour parfait avec sa femme Claire. Mais un matin, on lui annonce l'inimaginable. Alors qu'elle passait le week-end dans la maison de campagne de ses parents, Claire a été assassinée en lisière d'un bois. En quelques secondes, l'existence d'Adam vole en éclats.
Mais ce qui pourrait être une fin n'est que le début de l'histoire. Car Adam n'a aucune conscience de la véritable tragédie qui a commencé à se jouer. Dès le lendemain de la mort de Claire, il va découvrir qu'il existe pire que de perdre ce que l'on a de plus cher au monde : le perdre une seconde fois...

7,50 €
Parution : Octobre 2020
Format: Poche
312 pages
ISBN : 978-2-7578-8091-3
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Extrait

Prologue
Un paquet de chips coincé dans un distributeur. Voilà à quoi tient une vie.
Zoe Sparks avait eu, selon ses propres mots, « une journée de merde ». Une machine à café en rade, un énième retard au travail, des dossiers qui se multipliaient sur son bureau comme des petits pains, les récriminations incessantes de son patron, les jérémiades de Ruby, sa collègue, qui s’accrochait à son ex comme une naufragée à un radeau de fortune, sans compter ce temps pourri qui lui mettait le moral à zéro. Nuages bas dans le ciel, froid, pluie... Depuis une semaine, son parapluie aux baleines cassées était devenu un prolongement de sa main ; impossible de sortir sans.
Zoe n’avait qu’une envie : rentrer chez elle, se faire couler un bain, allumer quelques bougies et, s’il en restait dans son frigidaire, se servir un verre de vin. De quoi se donner l’illusion que sa morne vie de célibataire n’était pas aussi pathétique qu’elle en avait l’air.
Il faisait déjà nuit. La pluie martelait l’asphalte à ses pieds. Ses talons hauts étaient trempés. Quelle gourde, aussi, de mettre des talons par un temps pareil ! Parapluie collé à son crâne, elle descendit la passerelle qui conduisait à l’arrêt de bus. Elle jeta un coup d’œil à sa montre : inutile de se presser, elle avait encore dix bonnes minutes devant elle.
Son ventre criait famine. Elle avait à peine eu le temps à midi d’avaler un sandwich thon-crudités aussi insipide que rachitique. À l’abri sous la galerie, elle s’arrêta devant un distributeur automatique. Le distributeur automatique. Celui qui lui faisait les yeux doux chaque soir après le travail et aux sirènes duquel elle succombait quand elle avait le moral en berne. Boissons gazeuses, barres chocolatées, bonbons, chips... un vrai panel de cochonneries. Exactement ce dont elle avait besoin. Elle promena un doigt indécis sur la vitre et opta pour le paquet de chips. Elle avait envie d’un truc salé. Et d’un soda peut-être... Non, mieux valait être raisonnable. Elle se contenterait de la bouteille d’eau qu’elle avait toujours avec elle dans son sac.
Elle prit deux pièces dans son porte-monnaie et les introduisit dans l’appareil. Composa sur le clavier le numéro 13. Mauvais présage, se moqua-t-elle intérieurement.
On n’aurait pu mieux dire. La spirale métallique se mit en branle. Le paquet avança doucement dans la rangée, glissant dans un discret ronronnement. Mais il ne tomba pas. Il demeura coincé, à moitié dans le vide, à moitié retenu par la spirale.
– Tombe. Tombe... répéta Zoe, comme si elle était sur le point de gagner ou de perdre une fortune au casino.
Elle tapa à coups répétés sur la vitre, ce qui n’eut aucun effet. Elle appuya sur le bouton dans l’espoir de récupérer ses pièces. Il ne se passa rien. Elle pesta. Cet insignifiant paquet de chips était devenu son graal, son unique horizon. Elle le voulait, elle l’aurait... Elle avait payé pour, et sa journée ne se terminerait pas par une humiliante défaite face à une stupide machine.
Après s’être retournée pour vérifier que personne ne l’observait, par peur de passer pour folle, elle empoigna le distributeur de chaque côté et tenta de le secouer en y mettant toutes ses forces, mais il demeura arrimé au sol comme un arbre centenaire. Elle enfonça alors une main dans le réceptacle de monnaie et appuya à nouveau frénétiquement sur le bouton, à la manière d’un adolescent addict sur les commandes de sa console de jeux. Elle sentit des larmes perler à ses yeux. Non, elle n’allait pas se mettre à chialer pour un paquet de chips ! Elle était pitoyable. Sa vie était pitoyable. De rage, elle envoya un ultime coup de pied dans la machine.
C’est alors qu’elle entendit le bus. Elle tourna la tête, brutalement ramenée à la réalité. Il venait de se garer le long du trottoir, devant l’abri. Trois ou quatre personnes montaient déjà à l’intérieur.
Au lieu de réagir sur-le-champ, de se mettre à courir comme l’aurait fait n’importe qui, Zoe regarda bêtement sa montre : bon sang, ce fichu bus était en avance de cinq minutes ! À moins que ce ne soit sa montre qui...
Délaissant le paquet de chips qu’elle n’obtiendrait jamais, elle se décida à courir sous la galerie, traînant son parapluie grand ouvert derrière elle. Elle devait avoir l’air comique ! Ses talons la ralentissaient. Elle avait l’impression que ses jambes étaient lestées par du plomb. Quand enfin elle atteignit le trottoir, le bus venait de redémarrer.
– Hé ! Attendez ! hurla-t-elle.
Bien qu’essoufflée – voilà ce que c’était que de ne jamais faire de sport –, elle se remit à courir sur le trottoir, tout en agitant les bras de façon désespérée. Ce fichu bus allait bien s’arrêter... Le chauffeur l’avait vue dans le rétroviseur, elle en était certaine. Mais, loin de ralentir, il prit son élan et s’élança sur la chaussée. Lâchant son parapluie, Zoe parvint tout juste à effleurer la carrosserie à l’arrière du véhicule avant de trébucher et de tomber à terre.
Désormais seule, le pantalon dégoulinant, les mains écorchées, elle regarda le bus s’éloigner. La pluie ruisselait sur son visage. Les larmes remontèrent en elle, mais elle décida de ne pas se laisser abattre. Elle se releva, referma les pans de son manteau, puis ramassa son parapluie avant de se hâter de rejoindre l’abri.
Elle n’arrivait pas à y croire. Quarante minutes ! Elle allait devoir poireauter quarante minutes avant le prochain bus ! Par beau temps, il lui arrivait de rentrer chez elle à pied ; lorsqu’elle était en forme, elle accomplissait même le trajet en une demi-heure. Mais là... même pas la peine d’y songer. Elle était déjà trempée jusqu’aux os.
Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas le véhicule arriver sur sa gauche. Elle ne le remarqua que lorsqu’il se fut arrêté pile devant l’arrêt de bus. Un minivan gris, un vieux modèle, dont la carrosserie était striée d’éraflures. Le moteur était resté allumé. Zoe jeta des regards peu rassurés autour d’elle : il n’y avait plus âme qui vive. Ce n’est qu’au bout d’une trentaine de secondes que la vitre côté passager s’ouvrit.
– Vous l’avez loupé ? demanda une voix. Vous ne vous êtes pas fait mal, au moins ?
Zoe pencha la tête sur le côté, mais le conducteur demeura une simple silhouette plongée dans l’ombre. Elle se sentait mal à l’aise. Qu’est-ce que ce type lui voulait ?
– Je peux vous dépanner ? reprit la voix.
Zoe sentit un frisson lui parcourir l’échine. Elle recula d’un pas dans l’abri, en serrant son manteau autour de son corps et en tirant sur son écharpe. Rester calme et courtoise. Ne surtout pas rentrer dans le jeu de cet inconnu, au risque de ne plus pouvoir s’en débarrasser.
– Non merci, je vais me débrouiller...
– Vous êtes sûre ? Il fait vraiment un temps de chien ! En parlant de chien... Venait d’émerger côté passager
une deuxième tête, adorable, avec de grands yeux noirs et des oreilles tombantes. Un épagneul marron et blanc.
– Qu’il est mignon ! s’exclama Zoe, soudain atten-
drie.
Elle s’approcha de la portière.
– Il s’appelle Cobain, dit la voix.
– Quel drôle de nom !
– C’est en hommage à Kurt Cobain. Vous savez, le chanteur de Nirvana...
Elle haussa les sourcils.
– Je n’y connais pas grand-chose en musique. – Vous ne savez pas ce que vous manquez. Allez-y,
vous pouvez le caresser, il ne ferait pas de mal à une mouche.
Prudemment, Zoe s’avança encore un peu. Comme s’il avait tout compris de leur dialogue, le chien passa la tête à travers la vitre baissée. Elle lui frictionna le crâne et les oreilles.
– Que tu es gentil, toi, que tu es gentil...
L’animal émit aussitôt un grognement de satisfaction. Zoe pouvait désormais voir le visage de l’homme. La trentaine. Un peu enrobé, le front dégarni mais le visage avenant, presque poupon. Il lui sourit.
– Bon, vous n’allez pas rester comme ça sous la pluie. Avec cette grève, en plus...
– « Cette grève » ? répéta la jeune femme, soudain inquiète.
– Vous n’êtes pas au courant ? Il n’y a qu’un bus sur deux qui circule aujourd’hui. Deux chauffeurs ont été agressés la semaine dernière. On vit dans un monde de dingues, c’est moi qui vous le dis... On n’est plus en sécurité nulle part.
Elle n’avait pas entendu parler de cette grève. Il faut dire, pour le peu qu’elle écoutait les infos...
– Vous habitez où ? continua l’homme. Si c’est sur ma route...
Zoe hésita. Elle continua de frictionner la tête de l’épagneul pour se donner une contenance, puis lui donna le nom d’un quartier proche du sien, pour ne pas trop s’engager.
– Oh, ça ne me fera faire qu’un tout petit détour.
L’homme se pencha et ouvrit la portière côté passager. Aussitôt, le chien sauta entre les deux sièges pour gagner l’arrière du véhicule.
Zoe se retourna, regarda avec dépit l’abri vide martelé par la pluie, repensa au distributeur automatique. Non, elle n’avait pas le courage d’attendre...
– D’accord, c’est gentil à vous, fit-elle en grimpant dans le minivan.
L’intérieur était impeccable. Il flottait dans l’air une forte odeur de produit nettoyant. Une petite croix dorée pendait au-dessus du tableau de bord.
L’homme mit son clignotant et jeta un coup d’œil au rétroviseur. Zoe remarqua qu’il portait des gants en cuir usé. Elle observa son visage et distingua sur son front dégarni une grosse tache de naissance, comme celle qu’avait cet ancien dirigeant soviétique dont elle ne se rappelait plus le nom.
– Attachez votre ceinture, on n’est jamais trop prudent.
Il alluma l’autoradio. Accords de guitare. Applaudissements du public. Voix rocailleuse.
I need an easy friend
I do, with an ear to lend
– C’est joli.
– Kurt Cobain. Vous ne connaissez vraiment pas ? – Si si, ça me revient maintenant, dit-elle pour ne pas avoir l’air ignare.
– Ce chauffeur... je suis sûr qu’il vous avait vue. Qu’est-ce que ça lui aurait coûté de vous laisser monter ?
– Ça, je suis bien d’accord !
– Laisser une jeune femme la nuit à attendre seule au bord d’une route déserte...
– Oh, je sais me défendre !
– Je n’en doute pas. Vous avez l’air costaud dans votre genre. Vous ne feriez pas des arts martiaux ou un truc comme ça ?
– Non.
– Vous savez, j’aime les femmes qui ne se laissent pas faire, qui savent tenir tête. Je trouve ça plus drôle.
– Comment ça, « plus drôle » ?
– Plus drôle, répéta-t-il d’un ton atone.
Sentant les battements de son cœur s’accélérer, Zoe tourna la tête vers le chien. L’épagneul, qui lui avait paru adorable quelques minutes plus tôt, lui adressait à présent un regard triste. Presque désespéré.
L’homme continuait de fixer la route devant lui, sans plus faire attention à elle.
– Ça ne sera plus très long maintenant, murmura-t-il, le visage impassible.
Et, à ce moment précis, Zoe Sparks comprit qu’en montant dans cette voiture elle avait commis la plus grosse erreur de son existence.

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