L'avenir de la planète commence dans notre assiette

Auteur : Jonathan Safran Foer
Editeur : Points
Sélection Rue des Livres

Après l’immense succès de Faut-il manger les animaux ?, Jonathan Safran Foer revient à la charge : l’élevage intensif des animaux est responsable du dérèglement climatique. L’extinction de la planète aura lieu parce que nous mangeons trop de viande. Avec empathie, avec humour, l’auteur analyse les défis auxquels nous devons faire face. Parce qu’il n’est pas trop tard pour inverser la tendance. Et que l’avenir de la planète commence maintenant, dans notre assiette.

7,60 €
Parution : Octobre 2020
Format: Poche
336 pages
ISBN : 978-2-7578-8268-9
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Extrait

Les fins qui tuent
La plus ancienne des lettres de suicide a été écrite dans l’Égypte ancienne il y a environ quatre mille ans. Son traducteur original l’avait intitulée : « Discussion avec son âme d’un homme las de la vie ». La première ligne en était : « J’ai ouvert la bouche pour m’entretenir avec mon âme et répondre à ce qu’elle avait à me dire. » Oscillant entre prose, dialogue et poésie, la suite déploie les efforts d’une personne qui veut persuader son âme d’accepter le suicide.
J’ai appris l’existence de cette lettre en lisant Les Fins qui tuent, une compilation de faits et d’anecdotes qui comprend aussi les dernières volontés de Virgile et de Houdini ; des élégies adressées au dronte et à l’eunuque ; et des données sur l’histoire des fossiles, de la chaise électrique et de l’obsolescence programmée. Je n’étais pas un enfant particulièrement morbide, pourtant, pendant des années, jamais je ne me séparais de ce livre de poche qui, lui, l’était.
Les Fins qui tuent m’a aussi appris que, chaque fois que je respire, j’inhale des molécules émanant du dernier souffle de Jules César. Cette idée me fascinait – la compression magique du temps et de l’espace, le lien qui s’établissait entre ce qui tenait de l’histoire légendaire et une vie quotidienne passée à ratisser les feuilles d’automne et à m’abrutir devant des jeux vidéo à Washington.
Les implications de cette découverte étaient presque incroyables. Si je venais d’absorber le dernier souffle de César (Toi aussi, mon fils !), alors je devais également avoir inhalé celui de Beethoven (Une fois au paradis, j’entendrai), et celui de Darwin (Je n’ai pas le moins du monde peur de mourir). Sans parler de celui de Franklin Roosevelt, de Rosa Parks et d’Elvis Presley, des Pères Pèlerins et des Indiens d’Amérique qui avaient assisté au premier banquet de Thanksgiving, de l’auteur de la première lettre de suicide, et même du grand-père que je n’avais jamais connu. Éternel descendant de survivants, j’imaginais le dernier souffle de Hitler traversant les trois mètres du toit de son bunker, les dix mètres de terre allemande et les roses piétinées de la chancellerie du Reich, puis s’engouffrant dans le front de l’Ouest avant de franchir l’océan Atlantique et, quarante ans plus tard, de gagner la fenêtre du premier étage de la chambre de mon enfance, où il se gonflait comme un ballon funeste.
Et si j’avais absorbé leur dernier souffle, j’avais également dû inhaler leur premier, et chacune de leurs inspirations entre les deux. Ainsi d’ailleurs que le souffle de chaque être vivant. Et pas seulement celui des humains, mais de tous les autres animaux : la gerboise confiée par l’institutrice aux soins de ma famille ; les poules encore chaudes que ma grand-mère avait plumées en Pologne, le dernier râle du dernier pigeon voyageur. À chaque inhalation, j’absorbais toutes les péripéties de la vie et de la mort sur Terre. Cette idée m’offrait une vision panoramique de l’histoire : une immense toile tissée à partir d’un fil unique. Quand Neil Armstrong a posé le pied sur la Lune en prononçant : « Un petit pas pour l’homme... », il a expulsé, dans un monde de silence, à travers la visière en polycarbonate de son casque, les molécules du célèbre « Eurêka ! » clamé par Archimède, alors que le philosophe courait nu dans les rues de l’antique Syracuse au moment où il venait de découvrir que l’eau du bain déplacée par son corps était égale à la masse de celui-ci. (Armstrong allait abandonner sa botte sur la Lune pour compenser le poids des pierres qu’il voulait en rapporter.) Lorsque Alex, un perroquet gris africain, qui avait atteint le niveau de langue d’un enfant de cinq ans, avait proféré ses derniers mots – « Sois bien sage, à demain. Je t’aime » –, il avait aussi exhalé le halètement des chiens de traîneau qui tiraient Roald Amundsen à travers des étendues de glace, qui ont fondu depuis, et libéré les rugissements des fauves exotiques ramenés au Colisée pour y être massacrés par des gladiateurs. Ce que je trouvais le plus étonnant dans tout cela, c’est que j’avais ma place dans cette chaîne, je ne pouvais pas y échapper.
La fin de César a également constitué un début : son autopsie fut l’une des premières jamais pratiquées, ce qui a permis de savoir qu’il avait reçu vingt-trois coups de poignard. Les lames d’acier ont disparu. Sa toge maculée de sang a disparu. La Curie de Pompée, où il a été assassiné, et la métropole dans laquelle celle-ci se situait ne sont plus que des ruines. L’Empire romain, qui couvrait autrefois 3 millions de kilomètres carrés et regroupait plus de 20 % de la population mondiale, et dont l’anéantissement était aussi inimaginable que celui de la planète elle-même, a disparu.

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