Le Tambour

Auteur : Gunter Grass
Editeur : Points

Le jour de ses trois ans, Oscar Matzerath a renoncé à grandir. Témoin désinvolte des événements qui se déroulent à Dantzig de 1924 à 1950, Oscar qui, sous les apparences de l’enfance a la maturité d’un adulte, fait jaillir un univers grotesque et mystérieux, une impitoyable condition humaine ensevelie sous les décombres de l’histoire…

Traduction : Jean Amsler, Claude Porcell
8,90 €
Parution : Janvier 2021
Format: Poche
648 pages
ISBN : 978-2-7578-8493-5
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Extrait

Je le concède : je suis pensionnaire d’une maison de santé, mon inirmier m’observe, me tient à l’œil, car il y a dans la porte un judas, et l’œil de mon inirmier est de ce brun qui ne saurait percer à jour celui qui a les yeux bleus comme moi.
Mon inirmier ne peut donc pas être mon ennemi. Je l’ai pris en affection, je raconte à l’observateur de derrière la porte, dès qu’il entre dans ma chambre, des événements de ma vie pour qu’il fasse ma connaissance malgré l’obstacle du judas. Le brave homme semble apprécier mes récits, car, dès que je lui ai fait avaler une couleuvre, il me montre, pour se faire connaître à son tour, sa dernière création en nœuds de icelle. Est-ce un artiste, la question reste pendante. Une exposition de ses œuvres serait cependant bien accueillie par la presse, et même attirerait quelques acheteurs. Il noue de vulgaires icelles qu’il collecte après les heures de visite dans les chambres de ses patients, il les démêle, il en fait des fantômes aux cartilages complexes, les plonge ensuite dans le plâtre, les laisse se iger et les embroche sur des aiguilles à tricoter ixées sur de petits socles de bois.
Souvent il joue avec l’idée de donner forme à des œuvres en couleur. Je le lui déconseille, je le renvoie à mon lit de métal laqué blanc et je le prie de se représenter ce plus parfait des lits une fois peint de toutes les couleurs. Épouvanté, il joint alors ses mains d’inirmier au-dessus de sa tête, tente d’imposer à un visage un peu trop ixe l’expression de toutes les terreurs à la fois et se distancie de ses projets bariolés.
Mon lit de métal hospitalier laqué de blanc est donc la mesure de toute chose. Pour moi, il est même davantage : mon lit, c’est l’objectif enin atteint, mon soutien, et ce pourrait être mon espérance si la direction de l’établissement permettait de procéder à quelques retouches : je voudrais en faire rallonger les barreaux ain que nul ne m’approche de trop près.
Une fois par semaine, le jour des visites interrompt le calme tissé entre les barreaux de métal blanc. Alors viennent ceux qui veulent me sauver, à qui cela fait plaisir de m’aimer, qui en moi voudraient s’apprécier, s’estimer et se connaître. Qu’ils sont aveugles, nerveux, mal élevés ! Ils grattent avec leurs ciseaux à ongles la grille blanche de mon lit, gribouillent dans la laque, avec leurs stylos à bille et leurs crayons bleus, d’indécents bonshommes stylisés. Mon avocat, dès qu’il fait exploser la chambre en hurlant son « Salut ! », enfonce chaque fois son chapeau de Nylon sur le montant gauche du pied de mon lit. Tout le temps que dure sa visite – et les avocats ont beaucoup de choses à raconter –, cet acte de violence m’ôte mon équilibre et ma sérénité.
Une fois qu’ils ont déposé leurs cadeaux sur le guéridon blanc recouvert de toile cirée au-dessous de l’aquarelle aux anémones, une fois qu’ils ont réussi à me détailler les tentatives de sauvetage qu’ils sont en train ou sur le point d’exécuter, et à me convaincre, moi qu’ils veulent inlassablement sauver, du haut niveau de leur dévouement, ils reprennent goût à leur propre existence et me quittent. Vient alors mon inirmier, pour aérer et pour collecter les icelles des paquets cadeaux. Souvent, après l’aération, il trouve le temps, assis près de mon lit, en débrouillant les icelles, de diffuser du silence assez longtemps pour que vienne le moment où j’appelle le silence Bruno et Bruno le silence.
Bruno Münsterberg – là, je parle de mon inirmier, laissons tomber le jeu de mots – a acheté sur mes deniers cinq cents feuilles de papier à écrire. Bruno, qui est célibataire sans enfants et vient du Sauerland, retournera, si cette provision ne sufit pas, à la petite papeterie qui vend aussi des jouets et me procurera l’espace non préligné nécessaire à une mémoire que j’espère précise. Jamais je n’aurais pu demander ce service à mes visiteurs, par exemple à mon avocat ou à Klepp. L’affection inquiète prescrite à mon endroit aurait assurément interdit à mes amis d’apporter quelque chose d’aussi dangereux que du papier immaculé et d’en autoriser l’usage à mon esprit qui sécrète des syllabes en permanence.
Quand j’ai dit à Bruno : « Ah ! Bruno, voudrais-tu m’acheter cinq cents feuilles de papier vierge ? », Bruno a répondu, en regardant au plafond et en envoyant l’index – ce qui rendait une comparaison inévitable – dans la même direction : « Vous voulez dire du papier blanc, monsieur Oscar ? »
Je maintins le petit mot vierge et priai Bruno de dire la même chose à la boutique. Quand il revint en in d’après-midi avec le paquet, j’eus l’impression que c’était un Bruno agité de pensées. Plusieurs fois et longtemps, il regarda d’un œil ixe ce plafond d’où il tirait toute son inspiration, et il déclara un peu plus tard : « Vous m’avez recommandé le mot qu’il fallait. J’ai demandé du papier vierge, et la vendeuse a violemment rougi avant de m’apporter ce que je demandais. »
Redoutant une conversation prolongée sur les vendeuses de papeterie, je regrettai d’avoir appelé vierge ce papier, gardai donc le silence, attendis que Bruno eût quitté la pièce et n’ouvris qu’alors le paquet qui contenait les cinq cents feuilles de papier à écrire.

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