L'Indomptée. La Papesse Jeanne

Auteur : Donna Cross
Editeur : Points
Sélection Rue des Livres

Le parcours ponctué d’aventures, d’amours, d'intrigues et de rebondissements d’une héroïne indépendante et résolument moderne.

Jeanne naît en 814. Élevée sous la férule d’un père autoritaire, elle s’insurge très tôt contre les préjugés et interdits qui pèsent sur les femmes. En secret, elle apprend à lire et à écrire comme ses frères, et se fait admettre à l’école de la cathédrale de Dorstadt…

Ainsi débute l’histoire de cette héroïne surprenante qui, se faisant passer pour un homme, parviendra à atteindre les hautes sphères du Vatican.

Née en 1947, Donna Woolfolk Cross est l’auteure de plusieurs essais et d’un seul roman, aujourd'hui best-seller international, L'Indomptée, qui lui a demandé sept années de recherches et d’écriture.

Traduction : Hubert Tézenas
8,90 €
Parution : Février 2021
Format: Poche
576 pages
ISBN : 978-2-7578-8787-5
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Extrait

On était en l’an de grâce 814, au vingt-huitième jour du mois de Wintarmanoth. De mémoire d’homme, jamais hiver n’avait été aussi rude.
Hrotrud, la sage-femme du village d’Ingelheim, avançait péniblement dans la neige en direction de la chaumière du chanoine. Une rafale de vent s’engouffra entre les arbres et plaqua sur son corps mille doigts de glace, avides de pénétrer les accrocs et les coutures de son mince vêtement de laine. Le chemin forestier était enseveli sous une nappe blanche. À chaque pas, elle s’enfonçait jusqu’aux genoux. Ses cils, ses sourcils étaient couverts de givre. Elle devait continuellement s’essuyer la figure pour discerner quelque chose. Le froid lui brûlait les mains et les pieds, malgré les chiffons de lin dont elle avait enveloppé ses membres.
Une tache noire apparut devant elle, sur le chemin. La forme d’un corbeau mort. Même ces charognards endurcis mouraient de faim cet hiver : leurs becs ne parvenaient plus à découper la chair gelée des cadavres. Avec un nouveau frisson, Hrotrud pressa le pas.
Gudrun, la femme du chanoine, était entrée en couches un mois plus tôt que prévu. Beau moment pour naître, songea amèrement l’accoucheuse. Cinq enfants mis au monde ce mois-ci, et aucun n’aura survécu au-delà d’une semaine...
Un violent tourbillon de neige aveugla Hrotrud, qui pendant un interminable moment ne distingua plus rien de ce qui restait du sentier. Une vague de panique l’envahit. Plus d’un villageois avait ainsi trouvé la mort, errant en cercles à courte distance de sa demeure. Cernée par un paysage uniformément blanc, elle se força à rester immobile jusqu’à la fin de la bourrasque. Quand le vent retomba, c’était tout juste si l’on devinait encore le tracé du chemin. Hrotrud reprit sa marche. Ses mains et ses pieds ne lui faisaient plus mal. Ils avaient perdu toute sensibilité. Elle savait ce que cela signifiait, mais ne pouvait se permettre d’y attacher de l’importance maintenant. Il lui fallait à tout prix garder son calme. Pense à autre chose.
Alors, elle revit la maison de son enfance, une belle casa dotée d’un demi-manse de terre – six hectares. Avec ses murs de bois massif, elle était chaude, douillette, et autrement plus confortable que celles de leurs voisins, faites de lattes et de torchis. Un grand feu crépitait dans le foyer central, dont la fumée s’élevait en spirales vers une ouverture aménagée dans le toit. Son père portait un beau manteau en peau de loutre par-dessus son excellente chemise de lin ; la longue chevelure noire de sa mère s’ornait de rubans de soie. En ce temps-là, Hrotrud possédait deux tuniques à manches larges, ainsi qu’un manteau de la meilleure laine. Elle n’avait pas oublié la caresse de cette riche étoffe sur sa peau.
Tout s’était achevé trop vite. Deux étés de sécheresse, suivis d’une gelée assassine, avaient anéanti la récolte. Un peu partout, le peuple mourait de faim. En Thuringe, la rumeur parlait de la présence de cannibales. Pendant un temps, grâce à la vente judicieuse des biens familiaux, son père avait su préserver les siens de la famine. Mais Hrotrud avait pleuré quand on lui avait pris son manteau de laine, persuadée qu’il ne pourrait jamais rien lui arriver de pire. À huit ans, elle n’entrevoyait pas encore la cruauté du monde.
Luttant contre un étourdissement croissant, elle contourna une nouvelle congère. Elle n’avait rien avalé depuis plusieurs jours. Peu importe. Si tout se passe bien, je festoierai ce soir. Et pour peu que le chanoine soit satisfait, je pourrai peut-être même repartir avec un peu de jambon.
Hrotrud émergea de la forêt. Juste devant elle se dressait la masse indistincte de la chaumière. À l’écart du paravent des arbres, la couche de neige était plus épaisse, mais la sage-femme poursuivit hardiment son avance en s’aidant de ses bras et de ses fortes cuisses, plus confiante à présent que le salut était en vue.
Arrivée à la porte, elle frappa un coup, et entra sans attendre. Il faisait trop froid pour se soucier des règles de bienséance. À l’intérieur, l’obscurité lui fit écarquiller les yeux. L’unique fenêtre de la chaumière avait été condamnée pour l’hiver. Une lumière ténue provenait de l’âtre et des quelques chandelles placées dans la pièce. Au bout d’un moment, sa vision s’étant précisée, elle repéra les deux petits garçons assis l’un contre l’autre devant le feu.
– L’enfant est-il né ? demanda-t-elle.
– Pas encore, répondit le plus âgé des deux.
Hrotrud marmonna une courte prière de remerciement à saint Côme, patron des sages-femmes. Elle avait été plus d’une fois privée de sa paie de cette façon, renvoyée sans un denier malgré le mal qu’elle s’était donné pour venir.
Face aux flammes, elle défit les lambeaux d’étoffe qui recouvraient ses mains et ses pieds, puis lâcha un cri d’alarme en découvrant leur teinte bleuâtre. Sainte Mère, ne laissez pas le gel me les prendre ! Le village n’aurait que faire d’une sage-femme estropiée. Elias le cordonnier avait perdu son gagne-pain de cette manière, juste après avoir été surpris par une tempête sur la route de Mayence. Ses phalanges avaient d’abord noirci, puis étaient tombées au bout d’une semaine. Depuis lors, décharné et en loques, il vivait recroquevillé près des portes de l’église, suppliant les passants de lui donner l’aumône.
Secouant la tête d’un air sombre, Hrotrud pressa et frotta ses doigts gourds sous le regard des garçonnets silencieux. Leur présence la rassura. L’accouchement sera facile, se dit-elle en s’efforçant de chasser le pauvre Elias de ses pensées. Après tout, j’ai délivré Gudrun de ces deux-là sans mal. L’aîné, un enfant robuste, au regard pétillant, devait approcher les six hivers. L’autre, son petit frère aux joues rondes, âgé de trois ans, se balançait d’avant en arrière, suçant son pouce d’un air morose. Les deux garçons étaient noirs de poil, comme leur père. Ni l’un ni l’autre n’avait hérité l’extraordinaire chevelure d’or pâle de leur mère saxonne.
Hrotrud se souvint de la façon dont les hommes du village avaient contemplé bouche bée les longues boucles de Gudrun, lorsque le chanoine l’avait ramenée de l’un de ses périples missionnaires en Saxe. En prenant femme, le chanoine avait soulevé maints remous. Selon certains, il avait enfreint la loi, l’empereur ayant promulgué un édit interdisant aux hommes d’Église de se marier. D’autres prétendaient qu’il ne pouvait en être ainsi, dans la mesure où un homme privé d’épouse était fatalement soumis aux tentations les plus perverses. Il n’était que de voir l’exemple des moines de Stablo, qui faisaient honte à l’Église par leurs fornications et leurs beuveries. Or, nul ne pouvait nier que le chanoine était un homme sobre et âpre au labeur.
Il faisait bon. Le vaste foyer accueillait une grosse pile de rondins de bouleau et de chêne. La fumée montait en épaisses volutes jusqu’à la brèche percée dans le chaume du toit. C’était une demeure confortable. Les madriers qui constituaient les murs étaient lourds et épais, et chaque fente avait été soigneusement calfeutrée avec de la paille et de la terre pour repousser le froid. La fenêtre était obstruée par de fortes planches de chêne, mesure de protection supplémentaire contre les nordostroni, ces cruels vents du nord-est hivernaux. La maison était vaste, suffisamment pour être divisée en trois compartiments séparés par des cloisons de planches : l’un pour le chanoine et sa femme, le second pour les animaux qu’on y rassemblait par grand froid – Hrotrud les entendait souffler et piétiner à sa gauche –, et au centre, cette pièce-ci, où la famille mangeait, travaillait, et où les enfants dormaient. Hormis l’évêque, dont la demeure était bâtie de pierre, personne à Ingelheim ne disposait d’un meilleur logis.
Les extrémités de Hrotrud, retrouvant leurs sensations, se mirent à fourmiller. Elle examina ses doigts. Ils étaient durs et secs, mais leur bleuissement reculait, remplacé par une rassurante complexion d’un rouge rosé. Elle exhala un soupir de soulagement et décida de dédier une offrande à saint Côme le prochain jour d’action de grâces. Pendant quelques instants, Hrotrud s’attarda autour du feu pour s’imprégner de sa chaleur. Puis, après avoir gratifié les garçons d’un signe de tête et d’une tape d’encouragement, elle se dépêcha de passer de l’autre côté de la cloison, derrière laquelle l’attendait la femme en couches.
Gudrun gisait sur un lit de tourbe garni de paille fraîche. Le chanoine, un homme aux cheveux noirs et aux sourcils touffus, qui lui donnaient un air perpétuellement sévère, était assis à l’écart. Il salua Hrotrud du menton, puis reporta son attention sur un grand livre à reliure de bois posé sur ses genoux. Hrotrud avait déjà aperçu ce volume lors de précédentes visites, mais sa vue lui inspirait chaque fois un profond respect. C’était un exemplaire de la sainte Bible, le seul livre qu’elle eût jamais vu. Comme les autres villageois, Hrotrud ne savait ni lire ni écrire. En revanche, elle savait que cette bible était un trésor, et qu’elle valait davantage en sous d’or que tout le revenu annuel du village. Le chanoine l’avait apportée de son Angleterre natale, où les livres n’étaient point aussi rares qu’en pays franc.
Hrotrud vit tout de suite que Gudrun allait mal. Son souffle était faible, son pouls trop rapide, son corps tout entier gonflé d’eau. La sage-femme connaissait ces signes. Il n’y avait pas un instant à perdre. Elle fouilla dans sa besace et en retira quelques fientes de colombe ramassées à l’automne. Elle revint près de l’âtre, les jeta au feu et contempla avec satisfaction la fumée noire qui, en s’élevant, allait débarrasser l’air de ses esprits malins.
Il lui fallait soulager la douleur de Gudrun, afin que celle-ci puisse se détendre et aider son enfant à naître. Pour cela, elle avait apporté de la jusquiame. Elle prit une poignée de petites fleurs jaunes striées de pourpre, les plaça au fond d’un mortier d’argile et entreprit de les réduire en poudre d’une main experte, tout en se pinçant le nez pour ne pas sentir leur odeur âcre. Une fois sa tâche terminée, elle fit infuser la poudre dans une timbale de vin rouge qu’elle présenta à Gudrun.
– Qu’est-ce donc que tu t’apprêtes à lui donner ? demanda brusquement le chanoine.
Hrotrud sursauta. Elle avait presque oublié sa présence.
– Elle est faible. Cette potion apaisera sa souffrance et aidera l’enfant à naître.
L’homme fronça les sourcils. Il prit la timbale des mains de Hrotrud, contourna la cloison et jeta son contenu dans le feu, qui émit un chuintement.
– C’est un sacrilège, femme !
Hrotrud était abasourdie. Il lui avait fallu des semaines de laborieuses recherches pour amasser cette petite quantité du précieux remède. Elle se tourna vers le chanoine, prête à s’enflammer, mais se retint en croisant le silex de son regard.
– Il est écrit « Tu enfanteras dans la douleur », martela le chanoine en frappant son livre de la paume. Ton remède est impie !

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