Miarka

Auteur : Antoine de Meaux
Editeur : Points

Denise Jacob a dix-neuf ans quand elle entre en résistance, sous le nom de Miarka. Agent de liaison à Lyon, elle recueille les demandes de faux-papier jusqu’au jour de son arrestation, le 18 juin 1944. Soumise à la torture, Miarka révèle un courage extraordinaire. C’est ensuite la déportation dans le camp de Ravensbrück puis celui de Mauthausen, alors qu’au même moment sa famille, dont sa petite sœur, la future Simone Veil, est plongée dans la nuit de la Shoah. Antoine de Meaux retrace ici la bouleversante histoire de Miarka et de sa famille emblématique en s’appuyant sur des archives inédites. Une œuvre de combat, plus que jamais nécessaire.

Antoine de Meaux est écrivain, poète, réalisateur de documentaires.

7,80 €
Parution : Octobre 2021
Format: Poche
288 pages
ISBN : 978-2-7578-9057-8
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Extrait

Denise, Miarka. Lorsque je pense à elle, j’ai toujours en tête cette photographie datée de 1941 ou 1942. En tenue d’éclaireuse, elle hisse le drapeau de la troupe. Elle doit avoir dix-sept ans et, dans son profil très pur, une gravité se lit, qui tranche avec l’insouciance traditionnelle de la jeunesse. Il se dégage d’elle une impression de force intérieure, de droiture, qui va de pair avec une extrême solitude. C’était un peu avant qu’elle parte pour Lyon, loin de chez elle, loin de ses parents, de ses sœurs et de son frère, pour entrer dans la clandestinité. Une mèche de ses cheveux est agitée par le vent, le drapeau claque. Et l’on repense à ces paroles d’Antigone, dans la tragédie de Sophocle : « Laisse-moi donc, moi avec ma folie, courir ce terrible risque. Je ne souffrirai rien de si terrible que la mort dans le déshonneur... » Parfois, elle laissait entrevoir une blessure inguérissable, une tristesse qui ne pouvait être consolée. Le sentiment de la vanité de toutes choses, la gloire, le bonheur humain. À quoi bon être heureux dans un monde qui a permis cela ?
Miarka, c’est d’abord le destin romanesque d’une fille de dix-neuf ans sous l’Occupation, à peine sortie du lycée, qui décide de ne pas se laisser faire. Dans les rues de Lyon, sur les routes de Bourgogne, elle a couru vers son risque. « Pour moi, dans ces années-là, le mot patrie a pris un sens très profond. On le comprend mieux lorsqu’on en est éloigné », confiait-elle à la fin de sa vie. En ce temps où nous nous interrogeons sur ce que nous sommes et ce que nous voulons être, il m’a semblé que cet itinéraire emblématique et peu connu, par la cruauté des épreuves traversées comme par la grandeur des sacrifices consentis, demeurait plus que jamais une source d’inspiration. Car ce destin ne se limite pas à la Résistance et à son prolongement, Ravensbrück. De son vrai nom, Miarka s’appelle Denise Jacob. Juste avant qu’elle ne soit plongée dans la nuit du camp, ses parents, André et Yvonne, ses frère et sœurs, Madeleine, surnommée « Milou », Jean et Simone (la future Simone Veil), ont été déportés comme juifs. Ni Yvonne, ni André, ni Jean ne sont jamais revenus. À travers le sort réservé à sa famille, le destin de Denise a donc été aussi la Shoah.
Miarka, c’était son nom de résistante, mais aussi celui que lui donnaient les camarades qui avaient été en déportation avec elle. De son passage chez les éclaireuses, Denise avait gardé ce totem, tiré d’un conte de Jean Richepin, Miarka, la fille à l’ourse, bien oublié aujourd’hui, qui met en scène une petite bohémienne.
« Parce que j’allais souvent pieds nus, et que je faisais des taches sur mes vêtements », m’avait-elle dit. Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, elle était une élégante vieille dame en tailleur bleu, qui arborait à sa boutonnière la rosette rouge cousue sur galon blanc de commandeur de la Légion d’honneur. Je ne l’aurais pas formulé ainsi à l’époque, mais je l’avais trouvée extrêmement séduisante. Était-ce son visage, ses cheveux blancs autrefois blonds qui avaient gardé un éclat extraordinaire ? La bonté et la bienveillance dont elle faisait preuve envers chacun d’entre nous ? J’avais vingt-quatre ans. J’effectuais mon service militaire à la Fondation pour la mémoire de la déportation. Pour elle, comme pour l’ensemble des anciens déportés, la transmission de la mémoire, à l’heure où le soir tombait sur sa génération, était un enjeu capital. Un motif d’inquiétude aussi. En 1939, alors qu’il préparait déjà la « solution finale », Hitler a eu cette phrase terrible : « Qui donc parle encore aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? » Qui parlera, et comment parlera-t-on, quand les voix de ceux qui furent les témoins des camps se seront tues ?

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