L'Eau rouge

Auteur : Jurica Pavii
Editeur : Points
Sélection Rue des Livres

Un soir de septembre 1989, à Misto lors de la fête des pêcheurs, Silva, 17 ans, disparaît sans laisser de trace.
Dans ce bourg de la mer Adriatique, les hypothèses vont bon train : Silva a-t-elle été enlevée, assassinée ? Ou s'est-elle simplement enfuie du pays ? Mais l'Histoire est en marche ; le régime de Tito s'effondre et la guerre civile menace. Au milieu du chaos, l'affaire est classée. Mate, son frère jumeau poursuivra ses recherches. Sans relâche. Dans un style éblouissant, l'auteur déploie en parallèle les bouleversements de la société croate sur trois décennies. Magistral et puissant.

Jurica Pavicic, né en 1965 à Split, est un écrivain et critique de cinéma croate. Ses romans ont été traduits en plusieurs langues. L'Eau rouge a été couronné par cinq prix prestigieux, dont le prix Le Point du Polar européen 2021, le Grand Prix de Littérature Policière ou encore le Prix Libr'à Nous 2022.

Traduit du croate par Olivier Lannuzel
8,70 €
Parution : Septembre 2022
Format: Poche
408 pages
ISBN : 978-2-7578-9127-8
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Extrait

Pour commencer, Vesna se souvient du temps qu’il a fait.
C’était une journée chaude et splendide de septembre, comme si le ciel se moquait d’eux par avance. La brise marine avait adouci la chaleur de l’été indien durant tout l’après-midi. Et quand le soir était tombé, un soupçon agréable de fraîcheur, annonciateur de l’automne, s’était glissé dans les rues, dans les cuisines et dans les chambres.
Vesna ne se souvient pas seulement du temps qu’il a fait. Elle se souvient aussi de l’espace.
Elle se souvient de la maison, dans le haut de Misto, dans la rue derrière l’église, cette maison dans laquelle elle a passé la majeure partie de sa vie. En fermant les yeux, Vesna distingue clairement la disposition des pièces, les meubles, les objets. L’entrée à l’étage par le perron, la véranda vitrée, la salle de séjour, la cuisine avec son sol en terrazzo. Dans la salle de séjour, la table, et en face le canapé avec sa housse élimée. Dans le couloir, le perroquet portemanteau. Et à côté, une porte. La porte de la chambre de Silva, sur laquelle sa fille a fixé un écriteau « Keep out ».
Vesna se souvient de la salle de séjour, à quoi elle ressemblait ce jour-là. Dans un angle, le téléviseur EI Niš. Sur un fauteuil, un tas d’affaires attendant d’être repassées. Accroché au mur, un calendrier avec des vues panoramiques du Canada et, au-dessus de la porte de la cuisine, une peinture à l’huile du Christ. Le Jésus sur cette image avait les yeux rêveurs et humides, la tête inclinée et la barbe légèrement ondulée. Il pointait l’index vers le haut, comme pour les alerter de ce qui allait arriver.
Voilà à quoi ressemblait leur vieille maison, ce 23 septembre 1989.
C’est un samedi soir. Et comme chaque samedi, ils dînent ensemble. Ils sont quatre à table. Au bout, il y a Jakov. Elle est assise en face de lui. Côté terrasse, il y a leurs deux enfants. Leurs jumeaux, Silva et Mate.
Voilà comment débute la scène dont Vesna se souvient. Ils sont tous les quatre à la maison, assis autour de la table. Devant eux, il y a le dîner qu’elle a préparé. Un plat de flageolets, du pain et des picarels frits. Ils sont assis et ils mangent, comme s’il s’agissait d’un dîner banal, un dîner comme n’importe quel autre.
Dans un coin de la pièce, la télévision est allumée, on entend le journal du soir. Les nouvelles sont fiévreuses, l’époque est troublée : les étudiants chinois ont manifesté place Tien-An-Men, la population s’est soulevée en Allemagne de l’Est, le Parti slovène a adopté une nouvelle constitution et réclame une réforme de la fédération yougoslave. On discute de politique un peu partout avec une ferveur et une agitation nouvelles. Mais ni elle ni Jakov ne s’intéressent à la politique. Tous deux vivent avec la ferme conviction que, s’ils se tiennent à distance des problèmes, les problèmes garderont leurs distances vis-à-vis d’eux.
Vesna se souvient de tout : des odeurs, des saveurs, des images. Elle se souvient des entrailles molles des picarels, qui fondent dans la bouche. Des flageolets qu’elle a assaisonnés, comme toujours, avec beaucoup d’ail écrasé. Elle se souvient de Jakov, qui, comme à son habitude, avale peu de choses et lentement. De Silva, qui dévore les poissons, se bat avec les arêtes et les recrache dans son assiette. Elle se souvient aussi, évidemment, de Mate, attentif à ce qu’il mange, tranquille, qui dépose les colonnes vertébrales des poissons sur le bord de son assiette, dépouilles mortelles, dans un ordre parfait. Mate a toujours mangé ainsi. Lentement, méthodiquement, coupant des petits morceaux d’aliments, comme s’il allait nourrir des Lilliputiens.
Quatre silhouettes, quatre corps, penchés au-dessus de la table, suçotant du poisson et recrachant des arêtes. C’est comme ça que Vesna se rappelle cette soirée. Elle se la rappelle aujourd’hui encore.
Parce que, aujourd’hui, elle sait. Elle sait ce qu’elle ne savait pas alors.
Elle sait que ça a été la dernière soirée de leur vie normale.

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