Rien à déclarer

Auteur : Richard Ford
Editeur : Points

À Dublin, Paris, New York ou dans le Michigan, des Américains et des Irlandais sur le second versant de leur vie se penchent sur leur passé. Comme Jonathan Bell, Ricky Grace et les autres, tous sont confrontés à une forme de solitude, de dépaysement ou simplement de rupture. Richard Ford les observe. Non sans une certaine ironie, il décrit leurs doutes et leur inconfort, met en scène leurs désarrois et recueille leurs confidences.

Traduction : Josée Kamoun
8,90 €
Parution : Novembre 2022
Format: Poche
384 pages
ISBN : 978-2-7578-9795-9
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Extrait

Les avocats associés faisaient des gorges chaudes d’un film qu’ils avaient vu, 45 ans. Ils disaient que la séance leur avait paru durer quarante-cinq ans elle-même, quelque chose comme ça... La femme que McGuiness pensait reconnaître participait à cet échange à l’autre bout de la table – penchée en avant, l’air d’avoir déjà entendu tous ces propos. « Miss Nail, miss Nail ! Qu’est-ce que vous en pensez ? Dites-nous. » Tout le monde riait. Il ne savait pas de quoi il retournait.
La femme n’était pas grande mais elle était élancée, dans une robe en lin camel, une robe couture qui faisait ressortir son bronzage et découvrait ses formes bien dessinées. Son regard était passé sur lui deux fois, plus peut-être. Un regard rapide qui se voulait fortuit, mais pouvait aussi être perçu comme un signe de reconnaissance. Elle lui avait souri, avant de détourner les yeux, un sourire qui pouvait signifier qu’elle le connaissait, ou l’avait connu. Étrange qu’elle ne lui rappelle rien, songeait-il. La mémoire allait lui revenir.
Ils se trouvaient au Monteleone, vénérable forteresse sous les ombrages de l’après-midi, avec son bar au décor de manège. Il n’y avait pas foule. Sous les hautes fenêtres, dans Royal Street, un défilé avançait impérieusement. Boum-pa-pa, boum-pa-pa. Puis les trompettes, pas parfaitement accordées. La Saint-Patrick tombait mardi. On n’était encore que vendredi.
À son bout de la table, les jeunes collaborateurs parlaient de « contrats de vente avec clause de réserve de propriété ». Les gens s’enrichissaient de nouveau, disaient-ils. L’un d’entre eux affirmait : « Il faut aider les banques, les premiers poissons à gagner la côte. Gut und schlecht. L’homme veut le néant plutôt que ne rien vouloir... » Ils étaient tous du vieux cabinet d’avocats Hibernian, sur Polyas Street : Coyne, Coyle, Kelly, McGuiness et al. Le vendredi, après le travail, ils observaient cette réunion informelle avec les jeunes. Une occasion qu’ils trouvent leur place, etc. McGuiness était venu pour faire œuvre de convivialité.
La femme était arrivée accompagnée. Par un certain Mr Drown, client de l’un d’entre eux, et reparti depuis. Elle buvait sec. Sitôt à La Nouvelle-Orléans, les gens commandaient un sazerac pour son parfum transgressif d’anis. Elle en avait bu trois, si ce n’était plus.
Ses yeux repassèrent sur lui. Nouveau sourire. Elle leva le menton comme pour le défier. Le père Fagan, le vieux prêtre, était à sa gauche, avec son col d’ecclésiastique. Il avait fait un enfant, et peut-être même deux. Avait des goûts éclectiques. Son frère était juge au tribunal de police. « Pourquoi est-ce que coucher avec moi serait plus excitant que coucher avec votre mari ? » entendit-il la femme demander. Les hommes rirent – trop fort. Le prêtre leva les yeux au ciel et secoua la tête. « Que disait Thomas Merton, déjà ? » lança le vieux Coyne. Le prêtre prit son front dans ses mains. « Qu’est-ce qu’ils racontent ? » s’enquit une voix proche de lui, celle de l’une des jeunes femmes.
La réponse vint : « Rien de neuf. Coyne se prend pour un prêtre, mais c’est un fils de pute. »

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