Pars et ne dis rien

Pars et ne dis rien

Auteur : Philippe Bouin
Editeur : Archipel

Septembre 2011. Sept ans après s'être enfui à la veille de ses fiançailles, Jovien Porol revient chez lui, dans la région de Montpellier. Un retour qui provoque l'indignation générale.
Porol, docteur en médecine, membre d'une famille en vue de la haute société, a changé. C'est un autre homme que ses proches retrouvent : froid, intransigeant, politiquement incorrect.
Jovien a publié un livre qui lui sert à régler ses comptes avec son éducation. C'est à cause d'elle qu'il s'est lâchement sauvé : témoin d'un crime odieux, il a préféré fuir pour ne pas dénoncer l'un des coupables.
Et c'est en justicier qu'il réapparaît, pour les punir à sa manière. Aussitôt, Jovien se lance dans une enquête jonchée des cadavres de jeunes Vietnamiennes. On le hait, on le craint, on veut l'abattre. Mais quand il découvrira toute la vérité, aura-t-il le courage de la révéler ? Ou écoutera-t-il à nouveau le conseil insidieux des trois singes : « Pars et ne dis rien » ?
On retrouve dans ce nouveau roman noir de Philippe Bouin une satire sociale stigmatisant la bourgeoisie de province, sûre d'elle-même et de ses privilèges, qui n'est pas sans rappeler l'atmosphère des films de Chabrol.

19,95 €
Parution : Octobre 2012
280 pages
ISBN : 978-2-8098-0872-8
Fiche consultée 31 fois

Extrait

Aujourd'hui

L'Hérault resplendissait. Les vacances venaient de s'achever. Mais le soleil s'en fichait, peu pressé de quitter l'arrière-pays, ses vignes et ses montagnes.
Comme tous les lundis matin, les vieux couraient à la Maison de la Presse. Leur priorité, en début de semaine, était d'acheter le journal. Qui était mort ce week-end ? Que racontait-on dans le pays ? Que prédisait la météo ? Autant de questions, autant de réponses que leur livrait le Midi Libre.
Non contentes de combler leurs attentes, ses colonnes leur apportaient des dépêches de partout. La politique y avait la part belle. Depuis la rentrée, la bataille reprenait. Personne n'y échappait. Dans huit mois, au printemps 2012, on retournerait aux urnes. L'élection présidentielle avançait dans les flammes. Dette, procès, scandales, les phrases assassines fusaient de tous côtés. Pas de quartier, tir à vue. Dans ce climat mortel, on comptait plus de vacheries que d'idées novatrices.
Il n'y avait pas que les vieux à vouloir s'informer de bonne heure.
Jean-Yvon Guiroux était de ceux-là.
Ancien pilier de rugby, il parcourut les pages sportives en négligeant les autres. Un sourire éclaira sa face boucanée : l'équipe qu'il supportait avait gagné son match. Excellent début de saison. Il aurait été l'encourager si son vignoble ne l'avait réclamé. La récolte approchait. Les vendangeurs débarqueraient bientôt. Il préparait leur venue avec le plus grand soin. Les brassières des hottes avaient été changées, les sécateurs effilés, les tracteurs révisés. Il n'y avait plus qu'à récolter. Et à produire un vin de qualité.
Il roula son journal, le glissa dans son jean, puis, d'un pas nonchalant, dirigea son quintal vers la place principale. Surnommé le Grizzli, Guiroux était une masse de muscles peu amène. Une façade, un leurre, une seconde nature hérités du besoin de s'imposer. Tout jeune, à la mort de ses parents, Guiroux s'était retrouvé à la tête du domaine familial - des terres et des terres de vignes, un empire vinicole. Position peu crédible à un âge où l'on doit tout apprendre. On riait dans son dos. On pariait sur le temps qu'il mettrait avant de se planter. Alors, pour refroidir les rieurs, il avait enfilé une peau d'ursidé. Gare aux emmerdeurs ! Un rôle de composition qu'avec l'habitude il interprétait encore deux décennies plus tard.
Car, au fond de lui, Guiroux était un tendre. Voire un poète à ses heures. Il adorait son village, ses ruelles ancestrales, ses pavés biscornus. Il habitait près de là, aux confins de son vignoble. Sa bastide datait de la Restauration. Ses murs tordus étaient en gneiss. Son toit de lauzes se colorait de schiste. De ses fenêtres, chaque matin, il ne se lassait pas de contempler le pic Saint-Loup, les rondes d'un vautour ou le vol d'un gros-bec.
Il ne manquait rien à Guiroux pour être heureux. Pas même une jolie femme, plus belle qu'un asphodèle. Le Grizzli l'aimait à la folie ! Elle lui avait donné un fils. Christian venait de souffler ses trois bougies. Plus tard, promis, juré, craché, il serait rugbyman comme papa l'avait été.
Sans se presser, Guiroux débarqua sur une place entourée de platanes.
Et se figea, pétrifié par ce qu'il vit.