Ta grossesse

Auteur : Suzanne Duval
Editeur : P.O.L

Ce récit raconte un avortement à la deuxième personne du singulier. L’écriture est concentrée sur l’héroïne, sa physiologie, ses émotions, ses interrogations. Le récit dure neuf mois, rythmé par les quatre saisons, pour que la narratrice, sans forcément comprendre les tenants et les aboutissants de sa décision de ne pas en avoir, finisse par prendre conscience de son choix et ne soit plus hantée par lui.
C’est le roman du trouble, des contradictions, de l’entre-deux, jusque dans l’espace géographique, entre Paris et Strasbourg notamment. Car, bien que la décision de ne pas avoir un enfant soit délibérée de la part de l’héroïne, il reste une part d’ombre sur les mobiles et la psychologie qui déterminent sa décision. Le personnel médical apparaît dans une sorte de bonhommie tantôt bienfaisante, tantôt cruelle. La violence psychique et physique qui s’exerce n’est pas traitée de manière héroïque. Le récit adopte un point de vue spécifique sur l’avortement, celui d’une conscience qui observe l’événement sans être complètement submergé par lui, avec un début de lucidité et une sorte de distance empathique, parfois tragique, parfois amusée. Quant à la puissance de vie, elle n’existe qu’au conditionnel ou sous forme de voix fantasmée alors que cette promesse de vie constitue bien le fil rouge de l’intrigue. La tension du texte ne tient qu’à ce fil ténu, ce qui existe à peine et déjà plus. C’est le récit troublant du « pas encore et déjà plus maman ».

17,00 €
Parution : Mars 2020
176 pages
ISBN : 978-2-8180-4977-8
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Extrait

C’est ta première grossesse. Ou bien, c’est la première grossesse dont tu auras eu conscience.
Tu es aux toilettes, assise. Les deux lignes, bleue et rouge, forment une croix qui vient d’apparaître dans le cadre. Tu reportes tes yeux sur le schéma de l’emballage, comme tu as déjà pu le faire, autrefois... pour vérifier que tu n’as pas inversé le signe du moins vers le plus. Mais non. Le signe est positif.
Tu n’y crois pas encore. Tu as l’impression que la même opération, effectuée une minute plus tôt ou une minute plus tard, eût donné un résultat tout autre.
Tu regardes de nouveau, posées sur le bord du lavabo, les deux lignes qui se croisent. Elles ne s’en iront plus.
Depuis combien de temps es-tu enceinte? Comment ne t’en es-tu pas rendu compte? Es-tu sûre que tu ne t’en es pas rendu compte ? Quels indices auraient dû t’alerter?
Tu fouilles dans la mémoire des dernières semaines.
On oublie si vite...
Même les rêves fugaces, tu voudrais les inscrire : que plus rien ne t’échappe; ne plus rien perdre. Tenir le fil.
Tu n’es pas certaine que tu te souviens de la nuit de la conception. Forcément, un vendredi.
Tu penses immédiatement à celle qui te parut si belle. Ce n’est pas ancien. Tu vous revois baignés de lumière crue. Durant le souper, il brisa une assiette en la posant sur la plaque encore chaude. Plus tard, il y eut une gêne, dans le noir.
Régulièrement, toi et lui, vous vous retrouvez dans une chambre obscure. Chaque pas qui sépare ton appartement du sien est compté. Quand tu arrives, tu ignores s’il était en train de t’attendre. Vous suivez toujours le même chemin, du palier à la cuisine, de la cuisine à la chambre. Les mêmes gestes, la même excitation, la même retenue, le même plaisir. Tu le connais si peu que tu n’oses pas faire de bruit.
Aussitôt après l’accident du préservatif, il assura qu’il n’y avait aucun risque. Tu voulus penser comme lui, car il était sans doute plus simple de le croire, et que tu le voulais bien, pendant qu’à ton insu le spermatozoïde suivait le bon chemin et qu’au fond de toi l’ovule lui enjoignait d’approcher.
Il y a une semaine, tu rêvais que ta meilleure amie était enceinte d’un garçon roux. Elle dormait sur une plage de l’île de Groix, mais la Bretagne ressemblait à une côte africaine. Ton regard n’en finissait pas de suivre les rangées de transats vides pour arriver jusqu’à elle. Au loin tu apercevais le garçon roux, étendu au soleil, et tu te disais qu’il y avait des poils bruns et roux sur son corps pâle. Pourtant il était si loin, une silhouette, un trait : comment pouvais-tu, d’ici, apercevoir sa pilosité? Ton amie portait un paréo et elle était déjà très grosse.
Peu de temps après la nuit de l’assiette brisée, tu passas quelques jours dans la forêt de Tronçais, entre le Centre et l’Auvergne, avec ta mère et ta sœur. Un jour de mauvais temps, tu marchais vers le rond de l’ancienne maison du garde forestier.
Dans les bois, entre les chênes qui bruissaient sous la pluie, la pensée de l’homme à qui tu consacres tes vendredis soir te traversait. Il est simplement ton amant, rien de plus.
Ce jour de pluie arrivait après des semaines de sécheresse, tout gonflait de soulagement dans la mousse et les fougères mouillées. L’envie te prenait de manger les chênes, de boire les ruisseaux que tu entendais enfler dans les ravins, de prendre part à la fête de la terre, avec les limaces et les champignons gluants, bruns, rouges, beiges, qui luisaient. Tu suivais les chemins tracés entre les troncs anciens en te disant que tu avais cet homme à tes côtés. Le ciel réapparut, au rond de la maison du garde, qui fixe la limite de la promenade.
Tu continuais de penser à lui. Il habite au rez-de-chaussée de l’immeuble voisin du tien, à Paris. Tu l’as rencontré au café. Chez lui, on entend les habitants entrer dans le hall, ouvrir la boîte aux lettres, souffler, grommeler, parler à un animal; tu les entends mais personne ne sait que tu es là, derrière les volets qu’il tient clos.
La pluie faiblissait, quand tu approchas le hameau de La Bouteille. Arrivée à la clairière, tu descendis à la font Saint-Mayeul par le sentier herbeux, entre les haies couvertes de mûres. Une fois en bas, tu creusas un trou dans la terre humide avant de laver tes mains boueuses dans la mare, en écartant les lentilles d’eau pour regarder, imperceptibles dans le fonds vaseux, les têtards qui nageaient. Puis tu remontas le sentier jusqu’à la chapelle, pour respirer l’odeur de pierre humide, assise sur un banc étroit. Tu regardas, au plafond, le ciel étoilé d’une époque reculée. Avant de ressortir, tu effleuras la corde de la cloche, sans la tirer.
Quelques jours plus tard, ta sœur t’emmena courir dans les bois. C’était la dernière belle soirée du mois d’août. En rentrant par la route de Meaulnes, le long du goudron taché de lumière, des chevreuils s’enfuyaient. Ta sœur les voyait tous, entre les troncs clairsemés. Elle a toujours eu cet œil, cet œil de lynx, comme elle dit. Elle te les montrait disparaître, tu les apercevais à peine.

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