Le grand échiquier: L'Amérique et le reste du monde
Pourquoi et comment les États-Unis d'Amérique sont-ils devenus les garants de l'ordre mondial ? Quel rôle peut jouer l'Europe face à cette arrogante suprématie ?
Zbigniew Brzezinski montre la situation paradoxale des États-Unis qui, pour maintenir leur leadership, doivent avant tout maîtriser le grand échiquier que représente l'Eurasie (Europe et Asie orientale), où se joue l'avenir du monde. L'ancien conseiller de la Maison-Blanche définit ainsi un cadre durable pour une coopération géopolitique mondiale autant qu'il donne à voir la façon dont l'Amérique envisage sa place dans « le reste du monde ».
Cet ouvrage, paru en 1997, est devenu indispensable pour comprendre la politique internationale.
Zbigniew Brzezinski (1928-2017) fut un célèbre politologue américain. Il fut conseiller à la sécurité nationale du président des États-Unis Jimmy Carter, de 1977 à 1981.
Extrait
Une hégémonie d’un type nouveau
On a vu des puissances hégémoniques depuis l’origine de l’humanité. Mais la suprématie des États-Unis aujourd’hui se distingue entre toutes par la rapidité avec laquelle elle est apparue, par son envergure planétaire et les modalités qu’elle revêt. Il aura fallu moins d’un siècle aux États-Unis, dont le rayonnement était jusqu’alors cantonné à l’hémisphère occidental, pour se transformer – sous l’influence de la dynamique des relations internationales – en une puissance dont le poids et la capacité d’intervention sont sans précédent.
Une ascension rapide vers la suprématie mondiale
En 1898, pour la première fois de leur histoire, les États-Unis se lancent dans une intervention militaire extérieure. C’est la guerre hispano-américaine, entreprise de conquête au cours de laquelle ils déploient leurs forces loin dans le Pacifique, au-delà même de Hawaii, jusqu’aux Philippines. Au tournant du siècle, les stratèges tentent de mettre sur pied une doctrine visant à la suprématie navale sur les deux océans, et la marine américaine a commencé à remettre en cause la domination britannique sur les mers. Le pays revendique un statut particulier, celui de seul garant de la sécurité dans l’ensemble de l’hémisphère occidental, dans la continuité de la doctrine Monroe et de la notion de « destinée manifeste ». La construction du canal de Panama, en favorisant la maîtrise navale du Pacifique et de l’Atlantique, justifie également cette prétention.
Le développement rapide du pays nourrit ses ambitions géopolitiques de plus en plus grandes. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, son économie, en pleine expansion, représente 33 % du PNB mondial. L’Amérique a déjà ravi à la Grande-Bretagne sa place de première puissance industrielle. Ce dynamisme économique exceptionnel est encouragé par une culture qui favorise l’innovation et l’expérimentation. Les institutions politiques et l’économie de marché laissent toute latitude aux entrepreneurs visionnaires, freinés ailleurs dans leur élan par des privilèges archaïques et des hiérarchies sociales rigides. Au total, la culture nationale a stimulé la croissance économique et, en attirant du monde entier les individualités les plus douées, en les assimilant rapidement, elle a aussi été un facteur déterminant dans l’expansion de la puissance nationale.
Au cours de la Première Guerre mondiale, l’Amérique expédie, pour la première fois, ses troupes sur un théâtre militaire européen. Une puissance jusqu’alors relativement isolée réussit à déployer plusieurs centaines de milliers de soldats de l’autre côté de l’Atlantique. Cette opération, sans équivalent par son envergure et sa portée, marque l’entrée fracassante d’un nouvel acteur dans l’arène mondiale. Pour la première fois aussi, la diplomatie américaine s’efforce de faire prévaloir les principes américains dans la recherche d’une solution aux problèmes européens. Les célèbres « Quatorze Points » du président Woodrow Wilson représentent l’irruption dans la géopolitique européenne de l’idéalisme américain, renforcé par le poids que le pays a acquis. (Quinze ans plus tôt, les États-Unis avaient joué un rôle moteur dans l’apaisement du conflit entre la Russie et le Japon, témoignant ainsi de leur dimension internationale montante.) L’idéalisme américain plus la puissance américaine : cet alliage à forte densité a désormais un impact puissant sur les relations internationales.
Pour l’essentiel, cependant, la Première Guerre mondiale reste circonscrite au champ de bataille européen. La rage autodestructrice qui s’est emparée du vieux continent témoigne du déclin naissant de sa prépondérance politique, économique et culturelle sur le reste du monde. À l’issue de la guerre, aucun des pays impliqués ne l’a emporté de façon décisive et le sort des armes a été largement influencé par l’entrée dans le conflit d’une puissance extérieure : l’Amérique. Depuis longtemps, l’Europe était au cœur des enjeux politiques mondiaux. Elle va, de plus en plus, cesser de l’être.
Cette première manifestation décisive de la suprématie américaine reste sans suites. Cédant à la tentation isolationniste, la nouvelle puissance, tout en maintenant, en matière diplomatique, ses positions idéalistes, délaisse les affaires du monde. La montée des totalitarismes sur le continent européen, dès le milieu des années vingt et pendant la décennie suivante, n’altère en rien ce refus de l’engagement. En matière de relations internationales, l’Amérique – dont la puissance navale, présente sur deux océans, surpasse clairement la marine britannique – a trouvé son rôle : celui de spectateur.
Ce parti pris d’isolationnisme explique le concept d’île continentale sur lequel se fonde la sécurité du pays : la doctrine militaire se résume à la protection des façades océaniques, selon une perspective étroitement nationale, et accorde une place négligeable aux préoccupations internationales ou globales. Sur la scène mondiale, les puissances européennes et, de plus en plus, le Japon restent les acteurs de premier plan.
Pourtant, l’ère de la domination européenne sur les relations internationales prend fin avec le premier conflit véritablement planétaire : la Seconde Guerre mondiale. Elle embrase trois continents et porte le feu jusqu’au cœur du Pacifique et de l’Atlantique. Plus qu’à tout autre moment, sa dimension planétaire est manifeste quand les troupes anglaises et japonaises – originaires de deux îles, chacune située aux confins de leur continent respectif – s’affrontent sur la frontière indo-birmane à des milliers de kilomètres de leur pays. Un champ de bataille unique s’étend de l’Europe à l’Asie.
Imaginons un instant une victoire sans partage de l’Allemagne nazie à l’issue de la guerre. Nouvelle puissance européenne incontestée, elle aurait acquis une prépondérance planétaire. (Une victoire dans le Pacifique aurait assuré au Japon une position dominante en Extrême-Orient, mais selon toute probabilité, il n’aurait pas outrepassé son statut de puissance régionale.) Au lieu de cela, dans une large mesure, la défaite de l’Allemagne résulte de l’entrée en guerre des deux belligérants non européens : les États-Unis et l’Union soviétique. Ils vont succéder aux nations européennes, dans la quête, jusqu’alors insatisfaite, pour acquérir la suprématie mondiale.
La rivalité américano-soviétique domine les cinquante années suivantes. Pour une fois, les géopoliticiens sont aux anges : la compétition bipolaire se conforme à leurs théories les plus chères. Elle met face à face la première puissance navale, qui domine l’Atlantique et le Pacifique, et la première puissance terrestre, maîtresse d’une portion considérable du continent eurasien (le bloc sino-soviétique recoupant, à peu de chose près, le territoire de l’empire mongol). Les enjeux géopolitiques n’auraient pu être plus clairement définis : l’Amérique du Nord contre l’Eurasie, avec le monde comme enjeu. Le vainqueur dominerait le monde. Dans ce bras de fer, aucun adversaire de second ordre n’a les moyens de s’interposer. Une fois acquise, la victoire serait totale.
