Mon père et ma mère

Auteur : Aharon Appelfeld
Editeur : Olivier

Écrit par Aharon Appelfeld peu de temps avant sa mort, ce roman se déroule pendant l’été 1938, dans un lieu de villégiature très prisé des Juifs de Czernowitz. Dans cette atmosphère paisible grandit pourtant la menace de la guerre.
Ce récit est aussi une évocation poignante des parents d’Aharon Appelfeld, présents dans tous ses livres. Le père est un homme sarcastique qui ne supporte pas les vacanciers, leur vacuité et leur agitation. Il leur préfère l’austérité de la montagne. S’il voit la tradition d’un mauvais œil, c’est qu’il s’y sent étranger. La mère porte sur les êtres un regard empreint de compré- hension, perçoit l’inquiétude dans ces temps où tout est sur le point de basculer. Élevée dans une famille pieuse, elle continue de partager la vision du monde de ses parents. Elle préfère la contemplation au bavardage et se défie des théories.
Proche de Badenheim 1939, un des romans les plus connus d’Aharon Appelfeld, Mon père et ma mère reprend la thématique tchekhovienne des moments qui précèdent la catastrophe, troublant insidieusement l’atmos- phère d’insouciance qui continue à régner. Un chef-d’œuvre.

Traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti
22,50 €
A paraître : 1 Octobre 2020
250 pages
ISBN : 978-2-8236-1468-8
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Extrait

Je retourne cette fois vers l’isba que mes parents louaient sur la rive du Pruth durant les vacances d’été. À force d’y retourner chaque année, la modeste bâtisse n’avait plus rien de provi- soire pour nous. Nous y demeurions un mois, au milieu de tableaux naturels simples et intenses : un champ de tournesols jaune, des grillons argentés qui stridulaient jour et nuit, des plantes d’eaux hautes et touffues ratissées par des oiseaux de proie dont les cris perçants me réveillaient la nuit.
L’isba est exiguë : deux chambrettes, une cuisine qui fait également office de salle à manger. Elle donne sur une cour, un potager, deux cerisiers et des buissons de roses.
Tôt le matin, le propriétaire nous livre une miche de pain paysan, des œufs et des produits laitiers. Le potager est à notre disposition, Maman nous sert gaiement des concombres, des tomates, des radis et des ciboules tout juste cueillis. De nombreux parfums et saveurs ont accompagné mon enfance, mais le goût des légumes de ce potager reste gravé en moi jusqu’à ce jour.
Nous passons la matinée à nager et bronzer sur les rives de la rivière. Les vacanciers sont rares mais reconnaissables à leur style flamboyant. Seule la bourgeoisie juive peut s’auto- riser un mois de vacances dans ce paysage pastoral au pied des Carpates.
Le soir, nous buvons du café devant l’isba, accompagnant le crépuscule qui, en cette saison, entraîne dans son sillage les lueurs du jour jusqu’à la nuit profonde. La lumière voilée dans l’obscurité grise et clairsemée ne s’éteint jamais totalement.
Nous n’allons pas rendre visite à la rivière à cette heure, nous la contemplons de loin en écoutant son murmure, absorbant encore tout ce que le jour nous a révélé.
Peu avant minuit, Maman coupe une pastèque dont le rouge excite le regard et dont le goût est un délicieux nectar.
La journée se passe donc sur la rive du Pruth. Ni large, ni bouillonnant, il ne faut pas pour autant se fier à cette apparence paisible : il a plus d’une fois emporté un enfant.
Mes parents ne me quittent pas des yeux mais cette surveil- lance continue ne m’empêche pas de voir la grande femme qui lézarde près de l’eau et ne bouge quasiment jamais, tandis que son mari chétif lui verse de la limonade comme à une enfant.
Un peu plus loin se trouve un homme à la jambe coupée. Je comprends d’après les allusions de mon père qu’il s’agit d’un riche propriétaire de la ville souffrant d’un diabète qui a contraint les médecins à l’amputer. Solitaire, il reste à l’écart. La casquette militaire vissée sur son crâne accentue cette posture.
Nous sommes immergés au milieu des montagnes et du scintillement des eaux. Il me semble parfois qu’un orchestre va bientôt jouer une valse et les gens se mettre à danser, comme chaque dimanche dans le parc municipal.
La plupart des personnes présentes ont l’âge de mes parents, quelques-unes sont plus jeunes. Les plus âgés ont un membre meurtri par les années. Ils boitent, s’aident de cannes pour marcher ou sont conduits sur des fauteuils roulants.
Je découvre que l’eau et le soleil sont sévères envers les personnes âgées qui retournent rapidement en ville, accompa- gnées de leurs domestiques.
Il y a autour de moi quantité de gens étonnants. Je demeure avec une poignée d’entre eux dans mon sommeil et peux les observer de près. Contrairement à ce que j’avais perçu, l’homme à la jambe coupée n’est pas triste mais aigri, et son regard amer se mue parfois en mépris. L’irritation déferle sur son visage lorsqu’il aperçoit la grande femme abreuvée de limonade par son mari.
Les visions nocturnes sont semblables aux visions du jour, et différentes pourtant. Leurs dimensions rétrécissent, seules les personnes étranges ou effrayantes conservent la même taille. Ce n’est pas sans raison que ma mère me souhaite de beaux rêves en m’embrassant le front. Il m’est arrivé de m’éveiller en nage. Ma mère tente alors de m’extirper de l’hallucination mais les gens effrayants continuent de me faire trembler.

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