Incident au fond de la galaxie

Auteur : Etgar Keret
Editeur : Olivier

Chargé de nettoyer les cages des animaux, l’employé d’un cirque accepte d’être envoyé dans le ciel comme un boulet de canon; le jeune pensionnaire d’un étrange orphelinat découvre qu’il est un clone d’Adolf Hitler créé pour venger les victimes de la Shoah ; un accidenté de la route perd la mémoire et se retrouve dans une pièce virtuelle avec une femme virtuelle, à moins que ce ne soit l’inverse...
Facétieuses, corrosives, brillantes, les vingt-deux nouvelles d’Incident au fond de la galaxie nous immergent dans l’univers «keretien», où le virtuel et le fantastique viennent subtilement troubler la réalité. Elles poursuivent une réflexion sur le deuil, la solitude et les stigmates laissés par l’Histoire.

Nouvelles traduites de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech
Parution : 19 Mars 2020
200 pages
ISBN : 978-2-8236-1472-5
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Extrait

L’avant-dernière fois qu’on m’a tiré d’un canon
Avant le spectacle, on m’a mis une combinaison argentée. J’ai demandé à un vieux clown avec un énorme nez rouge s’il fallait suivre un entraînement avant d’être tiré. « Ce qui compte, a-t-il marmonné, c’est de relâcher ton corps. Ou de le contracter, l’un ou l’autre. Je ne me souviens plus très bien. Et veiller à ce que le canon soit bien pointé en avant, pour ne pas rater la cible.
— C’est tout ? » ai-je demandé. Même dans la combinaison argentée, je puais encore la bouse d’éléphant.
Le directeur du cirque est venu me taper sur l’épaule. « N’oublie pas, m’a-t-il dit, après qu’on t’aura envoyé sur la cible, tu reviens aussitôt sur scène, tu souris et tu salues
le public. Et si par hasard t’as mal ou t’as quelque chose de cassé, tu ne le montres pas, le public ne doit pas le voir.»
Ils avaient l’air vraiment heureux, dans le public. Ils ont applaudi les clowns qui m’ont poussé dans la gueule du canon et, une minute avant d’allumer la mèche, le grand clown avec la fleur qui crache de l’eau m’a demandé : « T’es sûr de vouloir le faire ? C’est le moment ou jamais d’y renoncer. » J’ai hoché la tête, il a dit : « Tu sais qu’Istvan, l’homme-canon avant toi, est à l’hôpital avec douze côtes cassées ?
— Mais non, j’ai dit, il est un peu soûl. Il dort dans sa caravane.
— Comme tu veux », a soupiré le clown à la fleur qui éclabousse, et il a craqué l’allumette.
Avec le recul, je reconnais que l’angle du canon était trop aigu. Au lieu d’atteindre la cible, j’ai volé en l’air, j’ai troué la toile tendue du chapiteau et j’ai continué de voler haut dans le ciel, un peu au-dessous du voile de nuages noirs. J’ai survolé le cinéma drive-in abandonné où Odélia et moi allions parfois voir des films ; j’ai survolé l’aire de jeux où des gens se promenaient avec leur chien et leur sac en plastique chiffonné, et parmi eux le petit Max en train de jouer au ballon, qui a regardé en l’air quand je suis passé au-dessus de lui, a souri et m’a fait un signe de la main ; j’ai plané au-dessus de la rue HaYarkon, tout au bout derrière le local à poubelles de l’ambassade américaine, où j’ai aperçu Tigre, mon gros chat, qui guettait un pigeon. Quelques secondes plus tard, en me voyant atterrir dans l’eau, des gens sur la plage m’ont applaudi, et quand je suis sorti, une jeune fille avec un piercing au nez m’a tendu sa serviette en souriant.
Quand je suis revenu sur l’esplanade du cirque, mes vêtements étaient encore mouillés et tout était obscur alentour. Le chapiteau était désert et au centre, à côté
du canon d’où on m’avait tiré, Ijo était assis, en train de compter sa recette. « T’as raté la cible, a-t-il grogné, et t’es pas revenu saluer comme je te l’avais dit. Je te retire quatre cents shekels. » Il m’a tendu quelques billets froissés et, voyant que je ne les prenais pas, il m’a lancé un regard têtu de Slave et m’a dit : « Tu préfères quoi, mec ? Prendre l’argent ou te bagarrer avec moi ?
— Laisse tomber l’argent, Ijo, je lui ai dit avec un clin d’œil avant de me diriger vers la gueule du canon. Rends-moi service, tire-moi encore. »

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