Les soeurs de Blackwater

Auteur : Alyson Hagy
Editeur : Zulma
Sélection Rue des Livres

Sorcière pour les uns, sainte pour les autres, elle seule sait encore lire, écrire, fabriquer de l'encre et du papier, et on vient de loin pour obtenir d'elle une lettre. Dans une Amérique balayée par d'étranges fièvres, des hordes de mercenaires et les Indésirables, elle a su garder sa ferme, fidèle à la mémoire de sa soeur. Mais l'arrivée de Mr Hendricks met fin à ce fragile équilibre. Son étrange magnétisme libère en elle tous les fantômes, l'entrainant dans un voyage bien au-delà de la rivière de Blackwater, sur les terres du tout-puissant Billy Kingery... Les Soeurs de Blackwater est une ode magistrale et envoûtante au pouvoir des mots ― seule arme et seul remède dans le monde dystopique d'Alyson Hagy.

Traduction : David Fauquemberg
21,80 €
Parution : Janvier 2020
225 pages
ISBN : 978-2-8430-4929-3
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La presse en parle

Repérée par Richard Ford, [Alison Hagy] parle de ces femmes trop indépendantes, trop instruites ou trop libres dans leur corps et leur esprit.
Kerenn Elkaïm, Livres Hebdo

Extrait

Les chiens tournèrent autour de la maison toute la nuit, poussant des cris, en chasse. Elle savait qu’ils l’appelaient. Lui adressaient des signes. Déroulaient leur manège. Le monde dans lequel elle vivait était devenu un évangile troublé, et les chiens n’allaient pas se priver de le lui rappeler. Au matin, alors qu’elle n’était pas encore descendue chercher du lait dans la cabane fraîche au-dessus de la source, elle vit un homme qui attendait au bout de son jardin. C’est comme ça qu’ils faisaient.
L’été avait filé, les abandonnant tous. Les rives duvetées de givre du cours d’eau luisaient comme une pièce de nickel, et elle sentait d’ici les feux où cuisinaient ceux qui s’appelaient eux-mêmes les Indésirables. Graisse de porc et fumée. Maïs calciné. Chaque semaine, de nouveaux venus s’installaient dans le camp, qui tendaient leur arpent de bâche sur des piquets et faisaient sécher le poisson pêché à la senne dans la rivière. Tous étaient aimantés par ses champs au terme de leur migration saisonnière, à cause de ce qui s’était passé là quelques années auparavant, à cause de leurs croyances. Elle ignorait s’ils comptaient rester pour l’hiver.
Les vêtements de l’homme étaient cousus de rouille et dégonflés. Il portait un chapeau de paille délabré. Ceux qui voulaient quelque chose d’elle se présentaient à la maison de brique dominant le ruisseau – la Maison du Docteur, c’est ainsi qu’on l’appelait, un vestige du temps de son père – et ils l’attendaient, toujours seuls. Elle se fichait bien des cérémonies, mais c’était justement cela qu’ils venaient chercher. Leur arrivée muette faisait partie d’un code qu’ils se passaient entre eux. C’était pareil pour la femme de Brubaker qui préparait le corps des morts, et l’homme de Jack’s Mountain connu pour ses provisions de cristaux de sel.
Les chiens commencèrent à se rassembler. Le fin coureur au pelage bringé d’abord, puis la chienne au poil fauve, puis le ratier aux longues oreilles déchiquetées. Il n’y en avait que trois, cette fois. Tous portaient des plaies récentes. La chienne fauve, dont la salive fébrile était mêlée de sang, vint s’appuyer lourdement contre ses genoux. C’était une habitude pleine d’irrespect, de celles qu’on ne pouvait tolérer. Les animaux et les voisins, il fallait leur apprendre les limites. Elle donna un coup dans les côtes de la chienne avec son bâton. La chienne gémit et s’affaissa sur son arrière-train, mais ne s’éloigna pas. Aucun des trois chiens ne le fit.
Elle leva sa paume et fit signe à l’homme. Vous êtes le bienvenu chez moi, disait son geste. C’est l’heure du troc et du commerce.
L’homme n’avait visiblement ni lame ni pistolet. Il avait déposé ses armes pour faire sa requête. Cela faisait un certain temps qu’elle-même avait abandonné les armes. Tout le monde savait qui elle était et ce qu’elle avait à offrir. Chacun avait compris qu’elle ne gardait, dans cette maison de brique, rien que quiconque aurait pu vouloir dérober.
L’homme marcha vers elle, longeant l’entrelacs des ramures dépassant des rangs récoltés de son potager, les tiges squelettiques du maïs moissonné. Il tendait vers elle des articles, bien en évidence, des objets qu’il avait tirés habilement de ses poches. Il y avait une baguette de bois fendu. Et ce qui pouvait être une précieuse flétrissure de tabac. C’était donc là ce qu’il offrait.
« J’vois que vous avez fait bonne récolte de courges et de haricots, dit l’homme. J’ai vu vos plants. C’était une bonne année.
— Oui, répondit-elle, sur ses gardes. Une bonne année. Vous avez soif ?
— Non, dit l’homme. J’suis descendu à votre ruisseau tôt ce matin. C’est un bon ruisseau.
— Quand il veut, répondit-elle. J’ai une eau de source très pure, aussi. Je peux vous préparer un thé.
— Pas besoin », dit l’homme, étudiant la façade aveugle de la maison de sous son chapeau. Ses yeux semblaient irrités de fatigue et luisants d’envie. Ses pieds raclaient les herbes enchevêtrées. « J’apporte là ce que les gens disent que vous pourriez accepter comme paiement. Je viens demander si vous pouvez m’écrire une lettre. »
Il redressa les avant-bras d’une manière un peu gauche, corsetée – comme si sa requête lui avait soudain enfoncé ses piquants dans la peau – et elle prit la baguette de bois, et le tortillon de tabac qui pendait dans le vide. C’était une offre généreuse. L’homme était prêt à échanger une poignée de tabac séché à l’ancienne et une provision de petit bois bien dur, de quoi tenir l’hiver. Il n’avait pas l’air prospère, ni lui ni personne d’ailleurs, pas aussi loin des villes. Pourtant, il était disposé à troquer des choses de valeur. La chienne fauve décrivit un cercle autour de lui, sa truffe humide dressée bien haut.
« J’suis pas d’ici, dit l’homme, courbant le front comme si elle devait s’y attendre. Mais j’ai entendu parler de vous. Ma femme a grandi à Snow Creek, où vous êtes connue pour aider les gens dans le besoin. Vous faites de bonnes lettres, bien appliquées, vous savez écrire la peine d’un homme et en soulager son cœur à jamais, c’est ce que les gens disent. Moi-même, je vous couperai du bois. J’ai vu de solides chênes noirs, là-haut sur votre crête. Des érables, aussi. J’ai apporté ce tabac.
— Allons nous asseoir sur la véranda », dit-elle. Les chiens ne prêtaient plus attention à l’homme, pas plus que s’il avait été un cèdre poussiéreux ou un bloc de granit marqué par la crue. Il n’empestait ni la menace, ni la malice. Pas pour eux.
« J’ai laissé une pierre sur la route, près du pont, dit l’homme en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule. J’ai fait ça à la nuit tombée, dès que je suis arrivé. Tout comme on m’a dit. C’est vrai, les histoires qu’on raconte sur cette femme et les miracles qu’elle a faits par ici ?
— En partie, oui, répondit-elle. Je lui dépose une pierre chaque fois que je traverse. Nous le faisons tous. »

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