Ce genre de petites choses

Auteur : Claire Keegan
Editeur : Sabine Wespieser
Sélection Rue des Livres

Près de dix ans se sont écoulés depuis la parution du dernier livre de Claire Keegan, pendant lesquels elle a animé des ateliers de creative writing dans le monde entier. À ses étudiants, elle enseigne avec constance que l'écriture est affaire de suggestion, jamais d'explication, et qu'un auteur accompli se doit de maîtriser sa phrase et sa structure, mais aussi le moindre de ses paragraphes.
Ce genre de petites choses, son nouveau récit, est une éblouissante mise en pratique de ces préceptes. Dans une petite ville de l'Irlande rurale, Bill Furlong, le marchand de bois et charbon, s'active à honorer ses commandes de fin d'année. Aujourd'hui à la tête d'une petite entreprise et père de famille, il a tracé seul son chemin : accueilli dans la maison où sa mère, enceinte à quinze ans, était domestique, il a eu plus de chance que d'autres enfants.
En cette veille de Noël, il va déposer sa livraison au couvent où les soeurs du Bon Pasteur - sous prétexte de les éduquer - exploitent à des travaux de blanchisserie des « filles de mauvaise vie ».
Ce qui se joue alors dans le coeur simple de cet homme, Claire Keegan va le laisser apparaître avec une intensité et une finesse qui donnent tout son prix à la limpide beauté de ce récit, aussi énigmatique et bouleversant que l'était Les Trois Lumières.

Traduction : Jacqueline Odin
15,00 €
Parution : Novembre 2020
120 pages
ISBN : 978-2-8480-5372-1
Fiche consultée 63 fois

Extrait

En octobre, il y eut des arbres jaunes. Puis les pendules reculèrent d’une heure et les vents de novembre arrivèrent et soufflèrent, perpétuels, et dépouillèrent les arbres. Dans la ville de New Ross, les cheminées crachaient de la fumée qui retombait et flottait en mèches échevelées, étirées, avant de se dissiper le long des quais, et bientôt la rivière, aussi sombre que de la bière brune, se gonfla de pluie.
Les gens, pour la plupart, enduraient les intempéries avec contrariété. Les commerçants et les artisans, les hommes et les femmes au bureau de poste et dans la file d’attente du chômage, sur le marché aux bestiaux, à la cafétéria et au supermarché, dans la salle de bingo, dans les pubs, à la friterie, commentaient tous à leur manière le froid et la quantité de pluie qui était tombée, demandant ce que ça signifiait et s’il pouvait y avoir un présage là-dedans, car qui pouvait croire que c’était, pour la énième fois, une journée glaciale ? Les enfants relevaient leurs capuches avant de partir pour l’école tandis que leurs mères, si habituées maintenant à baisser la tête et à se précipiter vers la corde à linge ou osant à peine étendre la moindre lessive dehors, avaient peu d’espoir de réussir à faire sécher ne serait-ce qu’une chemise avant le soir. Puis la nuit s’installait et le gel reprenait, et les lames du froid se glissaient sous les portes et coupaient les genoux des rares qui s’agenouillaient encore pour dire le chapelet.
Bill Furlong, propriétaire du dépôt de bois et de charbon, se frotta les mains, disant que, si les choses continuaient comme cela, ils auraient bientôt besoin d’un nouveau train de pneus pour la camionnette.
« Elle est sur la route la journée entière, dit-il. Nous ne tarderons pas à rouler sur les jantes. »
Et c’était vrai : dès qu’un client sortait du dépôt, un autre entrait immédiatement, ou le téléphone sonnait pour la commande suivante ¢ presque tous disant qu’ils voulaient la livraison sur-le-champ ou sous peu, que la semaine d’après ne conviendrait pas.
Furlong vendait du charbon, de la tourbe, de l’anthracite, du poussier et des bûches. Il fournissait ces combustibles au poids, à raison de cinquante ou de cent kilos, d’une tonne ou d’une pleine camionnette. Il vendait aussi des paquets de briquettes et de petit bois, ainsi que des bouteilles de gaz. Le charbon était le travail le plus salissant et, en hiver, il fallait s’approvisionner tous les mois, sur les quais. Deux journées complètes étaient nécessaires aux hommes pour aller le chercher, le transporter, le trier et le peser, de retour au dépôt. Pendant ce temps, d’insolites bateliers polonais et russes parcouraient la ville dans leurs bonnets de fourrure et leurs longs manteaux boutonnés, sans presque parler un mot d’anglais.
Durant les périodes chargées comme celles-ci, Furlong faisait la majorité des livraisons lui-même et laissait les ouvriers du dépôt ensacher les commandes suivantes, couper et fendre les cargaisons d’arbres tombés que les fermiers apportaient. Tout au long de la matinée, le bruit des scies et des pelles assidues retentissait, mais lorsque l’angélus sonnait, à midi, les hommes déposaient leurs outils, lavaient leurs mains noircies et allaient chez Kehoe, où ils trouvaient des repas chauds avec de la soupe, et du fish and chips le vendredi.
«Un sac vide ne tient pas droit*», aimait à dire Mrs Kehoe, debout derrière son présentoir neuf, servant les légumes et la purée à l’aide de ses longues cuillères en métal.
Avec plaisir, les hommes s’asseyaient pour se réchauffer et apaiser leur faim avant de fumer une cigarette et de retourner affronter le froid.
Furlong était parti de rien. Moins que rien, pourraient dire certains. Sa mère, à l’âge de seize ans, était tombée enceinte pendant qu’elle travaillait comme domestique pour Mrs Wilson, la veuve protestante qui habitait la maison de maître à l’extérieur de la ville. Quand on sut dans quelle situation elle était, et que ses parents lui signifièrent qu’ils ne voulaient plus entendre parler d’elle, Mrs Wilson, au lieu de la renvoyer, lui dit qu’elle devait rester et garder son travail. Le matin où Furlong vit le jour, Mrs Wilson elle-même fit emmener sa mère à l’hôpital, puis organisa leur retour. C’était le 1er avril 1947 et certains dirent que la naissance du garçon était une mauvaise blague.
Furlong passa le plus clair de sa petite enfance au creux d’un couffin dans la cuisine de Wilson et fut ensuite sanglé dans le grand landau à côté du vaisselier, tout juste hors de portée des longues carafes bleues. Ses souvenirs les plus anciens étaient des plats de service, un fourneau noir ¢ très chaud ! très chaud ! ¢ et un carrelage bicolore brillant sur lequel il se traînait et marchait et qui, découvrit-il plus tard, ressemblait à un damier dont les pions ou bien sautaient par-dessus d’autres ou bien étaient pris.
Lorsqu’il grandit, Mrs Wilson, qui n’avait pas d’enfants à elle, le protégea, lui confia de petits travaux et l’aida pour la lecture. Elle avait une petite bibliothèque et paraissait assez peu se soucier des jugements des autres, mais menait sa propre existence avec modération, vivant de la pension qu’elle recevait du fait que son mari avait été tué à la guerre, et du revenu que lui procuraient ses petits troupeaux de vaches Hereford et de brebis Cheviot bien soignées. Ned, un ouvrier agricole, habitait là aussi, et il y avait rarement des frictions dans la propriété ou avec les voisins, parce que les terres étaient entourées de bonnes clôtures et qu’aucun argent n’était dû. Il n’y avait pas non plus de grosses tensions liées aux croyances religieuses qui, d’un côté comme de l’autre, étaient tièdes ; le dimanche, Mrs Wilson changeait simplement de robe et de chaussures, se coiffait de son beau chapeau et se faisait conduire à l’église par Ned dans la Ford, qui roulait ensuite un peu plus loin avec la mère et l’enfant, jusqu’à la chapelle ¢ et quand ils rentraient à la maison, les missels et la bible demeuraient posés ensemble sur le portemanteau en attendant le jour de fête ou le dimanche d’après.
À l’école, Furlong avait subi des railleries et d’affreuses insultes ; une fois, il était revenu avec le dos de son manteau couvert de crachats, mais son lien avec la maison de maître lui avait donné une certaine liberté, et un appui. Il avait continué ses études, au collège technique pendant deux ans, avant de se retrouver au dépôt de charbon, à faire plus ou moins le même travail que d’autres hommes faisaient maintenant sous ses ordres, et avait gravi les échelons. Il était doué pour le commerce, connu pour son efficacité aimable, et digne de confiance, car il avait acquis de bonnes habitudes protestantes : il avait tendance à se lever tôt et n’aimait pas boire.
Maintenant, il habitait dans la ville avec sa femme, Eileen, et leurs cinq filles. Il avait rencontré Eileen à une fête communale quand il avait vingt ans et l’avait courtisée de la façon ordinaire, l’emmenant au cinéma et l’entraînant dans de longues promenades sur le chemin de halage le soir. Il était attiré par ses cheveux noirs et ses yeux marron foncé, son esprit pratique, agile. Lorsqu’ils avaient décidé de se marier, Mrs Wilson avait offert à Furlong une somme de plusieurs milliers de livres, pour s’installer. Certains disaient qu’elle l’avait aidé parce que c’était l’un des siens qui l’avait engendré ¢ n’avait-il donc pas été baptisé William * ? ¢, mais Furlong n’avait jamais réussi à savoir qui était son père. Sa mère était morte subitement, s’effondrant un jour sur les pavés tandis qu’elle poussait une brouette de pommes sauvages en direction de la maison pour faire de la gelée. Une hémorragie cérébrale, voilà ce que les médecins avaient déclaré ensuite. Furlong avait douze ans à l’époque. Des années plus tard, il était allé au bureau de l’état civil pour demander une copie de son acte de naissance : inconnu était le seul mot écrit dans l’espace où le nom de son père aurait pu figurer. L’employé lui avait tendu le document au guichet, la bouche tordue par un affreux sourire.
Furlong n’était pas enclin à s’appesantir sur le passé ; le passé lui semblait être quelque chose qui était arrivé à un autre, gardé derrière une porte bien fermée, dans son dos. Il s’appliquait à subvenir aux besoins de ses filles, qui avaient les cheveux noirs d’Eileen, et le teint clair. Déjà, elles montraient des dispositions en classe. Kathleen, son aînée, l’accompagnait dans le petit bureau préfabriqué le samedi et, contre de l’argent de poche, l’assistait dans la comptabilité, savait classer ce qui s’était accumulé durant la semaine et noter la plupart des choses. Joan, aussi, était une bonne tête, obtenait des Bien et Très bien sur ses cahiers, et participait depuis peu à la maîtrise. Toutes deux étaient maintenant dans le secondaire, à St Margaret, sur la colline.
L’enfant du milieu, Sheila, et l’avant-dernière, Grace, qui avaient onze mois d’écart, pouvaient réciter par cœur les tables de multiplication et énumérer les comtés et rivières d’Irlande, qu’elles traçaient et coloriaient parfois au feutre à la table de la cuisine. Elles aussi avaient le goût de la musique et prenaient des cours d’accordéon au couvent le mardi, après l’école. Loretta, leur benjamine, était timide avec les gens, mais lisait déjà les romans d’Enid Blyton et avait gagné un prix Texaco pour son dessin d’une grosse poule bleue qui patinait sur un étang gelé.
Parfois Furlong, en voyant les filles accomplir les petites choses requises ¢ faire une génuflexion dans la chapelle ou remercier un commerçant pour la monnaie ¢, éprouvait une joie profonde, secrète, à l’idée que ces filles étaient les siennes.
« N’avons-nous pas de la chance ? fit-il observer à Eileen un soir au lit. Il y a des quantités de gens dans l’embarras.
¢ Nous sommes bien lotis, certes.

Informations sur le livre