Qui je suis

Auteur : Mindy Mejia
Editeur : Fayard/Mazarine
Sélection Rue des Livres

Hattie Hoffman a passé sa vie à jouer de nombreux rôles : la bonne élève, la bonne fille, la bonne petite amie. Mais Hattie rêve d'autre chose, d'une expérience plus intense... et qui se révèle extrêmement périlleuse. Lorsque son corps sauvagement poignardé est découvert, une redoutable onde de choc traverse la ville de Pine Valley. Très vite, il apparaît que Hattie entretenait une relation secrète, hautement compromettante et potentiellement explosive. Quelqu'un d'autre était-il au courant ? Et jusqu'où cette personne était-elle prête à aller pour mettre fin à cette relation ?
Le petit ami de Hattie semble désespéré par sa mort. Son amour profond serait-il devenu une obsession ? Ou l'intrépide Hattie s'est-elle simplement retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment ? Suggestif et tranchant, ce roman examine la frontière entre l'innocence et la culpabilité, l'identité et la duperie. L'amour conduit-il à la découverte de soi... ou à la destruction ?

22,00 €
Parution : Mars 2018
400 pages
ISBN : 978-2-8637-4359-1
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Extrait

Samedi 22 mars 2008

Fuguer, ça craint.
J’étais là, à l’endroit même dont j’avais si souvent rêvé pendant les cours de maths, devant le tableau des départs de l’aéroport de Minneapolis, et chaque détail était exactement tel que je me l’étais représenté. Je portais ma tenue de voyage : legging noir, ballerines et sweat-shirt couleur crème, trop grand, qui avalait mes mains et faisait paraître mon cou encore plus long et fin qu’en temps normal. J’avais ma belle valise en cuir et assez d’argent dans mon porte-monnaie pour m’envoler vers tous les endroits que j’avais imaginés. Je pouvais aller n’importe où. Faire tout ce que je voulais. Alors, pourquoi me sentais-je prise au piège ?
J’avais quitté la maison en douce à 3 heures du matin, en laissant un mot sur la table de la cuisine, qui disait simplement : « À un de ces jours. Je vous aime, Hattie. » Un de ces jours, évidemment, ça pouvait vouloir dire n’importe quand. Dans dix ans peut-être. Je ne savais pas. Peut-être que la douleur ne disparaîtrait jamais. Peut-être que je ne pourrais jamais partir assez loin. Le « Je vous aime, Hattie », c’était un peu trop. Dans ma famille, on n’était pas du genre à laisser des messages d’amour dans toute la maison, mais même si mes parents soupçonnaient un truc louche, jamais ils ne penseraient que j’allais traverser le pays en avion.
J’entendais presque la voix de maman : Ça ne ressemble pas à Hattie. Il ne lui reste plus que deux mois d’école avant la remise des diplômes et elle joue Lady Macbeth dans la pièce du lycée, bon sang ! Elle était tout excitée.
Je chassai cette voix imaginaire pour parcourir de nouveau la liste des destinations, en espérant connaître cette exaltation que j’aurais cru ressentir en quittant enfin Pine Valley. Je n’avais pris l’avion qu’une seule fois, quand nous étions allés voir de la famille à Phoenix. Je me souvenais qu’il y avait un tas de boutons et de lumières sur mon siège et que les toilettes ressemblaient à un engin spatial. J’avais voulu commander quelque chose à l’hôtesse qui passait avec son chariot, mais maman avait des pâtes de fruit dans son sac, et c’était tout ce qu’on avait à manger, à part des cacahouètes, et je n’en avais même pas eu. Greg savait que je n’aimais pas ça, et il avait pris les miennes. J’avais été en colère pendant tout le reste du voyage parce que j’étais certaine que j’aurais aimé les cacahouètes de l’avion. C’était il y a huit ans.
Aujourd’hui, ce serait mon deuxième vol, pour ma deuxième vie.
Et je n’aurais pas été plantée là, paralysée et pitoyable, s’il y avait eu une place disponible dans l’un des vols à destination de La Guardia ou de JFK. C’était ça le problème quand on décidait, sur un coup de tête, de fuguer la veille de Pâques. L’aéroport ressemblait à un grand magasin le premier jour des soldes et la queue aux contrôles s’étendait jusque dehors, sur le trottoir. Il n’y avait pas de place pourNew York avant lundi matin à 6 heures, mais ça faisait trop long à attendre. Il fallait que je quitte cet État dans la journée.
Je pouvais aller à Chicago, mais ça me semblait trop près. Trop Midwest. Ah, bon sang, pourquoi n’y avait-il plus une seule place pour New York ? Je savais exactement quelle navette prendre depuis les deux aéroports, dans quelle auberge de jeunesse je pouvais loger, combien ça me coûterait, et comment me rendre à la station de métro la plus proche. J’avais passé tellement de temps sur Internet, à mémoriser les rues de New York, que j’avais l’impression d’y être déjà installée, et, en partant de chez moi cette nuit, j’étais persuadée que c’était là-bas que j’irais. Maintenant, je me retrouvais coincée devant ce stupide tableau des départs pour trouver une destination de rechange. Si je ne pouvais pas me rendre directement à New York, je devais m’en approcher le plus possible. Il y avait un avion pour Boston à 2 h 20. Quelle était la distance entre Boston et New York ?
J’avais beau savoir que c’était idiot, je ne cessais de regarder les portes pour observer les gens qui se déversaient à l’intérieur de l’aéroport avec leurs montagnes de bagages, les mains encombrées de clés, de portefeuilles et de billets. Personne ne venait m’arrêter. Personne ne savait que j’étais ici. Et même s’ils le savaient, qui s’en soucierait ? À l’exception de mes parents, personne sur terre ne m’aimait suffisamment pour prendre la peine d’enfoncer ces portes, en criant mon nom, dans l’espoir de me retrouver avant que je fiche le camp.
J’essayai de ne pas pleurer en me dirigeant vers le comptoir du vol pour Boston. Une femme bronzée, exagérément guillerette, m’annonça qu’il restait une place à bord.
« Je la prends. »
Le billet coûtait 760 dollars. Je n’avais jamais rien acheté d’aussi cher, à part mon ordinateur. Je tendis mon permis de conduire et huit billets de cent dollars tout neufs, provenant de cette horrible enveloppe à cause de laquelle tout cela avait commencé. Il restait deux billets. Je les contemplai : minuscules et seuls dans ce grand espace blanc. Je ne pouvais pas les mettre dans mon portefeuille. J’avais gagné chaque penny qui s’y trouvait et je ne voulais même pas que mon argent touche le contenu de cette enveloppe. Emportée par une nouvelle vague de désespoir, je n’avais sans doute pas entendu ce que disait la femme derrière son comptoir.