Arène

Auteur : Négar Djavadi
Editeur : Liana Levi
Sélection Rue des Livres

Benjamin Grossman veut croire qu'il a réussi, qu'il appartient au monde de ceux auxquels rien ne peut arriver, lui qui compte parmi les dirigeants de BeCurrent, une de ces fameuses plateformes américaines qui diffusent des séries à des millions d'abonnés. L'imprévu fait pourtant irruption un soir, banalement: son téléphone disparaît dans un bar-tabac de Belleville, au moment où un gamin en survêt le bouscule. Une poursuite s'engage jusqu'au bord du canal Saint-Martin, suivie d'une altercation inutile. Tout pourrait s'arrêter là, mais, le lendemain, une vidéo prise à la dérobée par une lycéenne fait le tour des réseaux sociaux.
Sur le quai, les images du corps sans vie de l'adolescent, bousculé par une policière en intervention, sont l'élément déclencheur d'une spirale de violences. Personne n'en sortira indemne, ni Benjamin Grossmann, en prise avec une incertitude grandissante, ni la jeune flic à la discipline exemplaire, ni la voleuse d'images solitaire, ni les jeunes des cités voisines, ni les flics, ni les mères de famille, ni les travailleurs au noir chinois, ni le prédicateur médiatique, ni même la candidate en campagne pour la mairie. Tous captifs de l'arène: Paris, quartiers Est.
Négar Djavadi déploie une fiction fascinante, ancrée dans une ville déchirée par des logiques fatales.

Négar DjavaDi est romancière et scénariste. Elle a publié un premier roman, Désorientale (2016), unanimement salué par la critique, véritable succès de librairie, traduit en une dizaine de langues. Avec Arène, elle donne un roman qui surpasse le meilleurs des scénarios.

22,00 €
Parution : Août 2020
432 pages
ISBN : 979-1-0349-0309-2
Fiche consultée 37 fois

La presse en parle

Un texte brutal et pourtant intimiste, qui parle de manipulation sociale mais aussi de combats pour survivre avec les moyens du bord.
Télérama


En se glissant dans l’intimité de ses protagonistes, Négar Djavadi nous livre une peinture tout en tensions et en nuances d’un mode urbain blafard, d’une France à bout de souffle.
Le Matricule des anges


L’écrivaine dépeint, au moyen d’une langue caméléon qui se coule dans toutes les strates de la société, un monde fulgurant où le virtuel a supplanté le réel.

Extrait

Si sa mère n’avait pas poussé la porte de sa chambre en hurlant, il ne serait jamais sorti. Trois jours que t’es là Allongé sur ce lit comme un mollusque à regarder le plafond et à me laisser tout faire Ta petite sœur a encore de la fièvre J’ai laissé les draps à sécher à la laverie depuis ce matin Je t’ai dit d’aller les chercher Je te l’ai dit ou pas? Hein? Depuis ce matin! JE TE L’AI DIT OU PAS?
Il s’était levé avant qu’elle ne se mette à pleurer de fatigue ou de frustration, comme elle le faisait toujours, écrasée par le poids d’une vie qui allait sans cesse de travers. Trois gamins à élever seule, plus le boulot à la cantine scolaire, plus le manque de place, l’humidité collée aux murs, les fissures, la fuite du radiateur, les crises d’asthme, l’eczéma. Personne ne lui avait demandé d’en faire trois, mais c’était arrivé. Pour autant, elle n’était pas devenue plus visible. Maintenant, à trente-sept ans, la jauge était pleine, sa patience avait définitivement fichu le camp avec le reste.
Tout ça, il le savait. Depuis qu’il était môme, il le savait. Il observait sa mère à un point, elle était incapable de l’imaginer. Et il faisait de son mieux pour la soulager. Elle le reconnaissait parfois, surtout devant les voisines, avec un sourire réjoui qui transformait ses yeux en deux fentes lumineuses. Ça y est J’ai enfin un homme à la maison ! gloussait-elle en le regardant de côté. Seize ans, et au moins dix centimètres de plus qu’elle. Qui sait, peut-être qu’elle l’avait élevé pour ça, pour que lui au moins prenne soin d’elle, pas comme les deux flambards qui l’avaient engrossée et bye bye. En tout cas, oui, il faisait de son mieux. Aller chercher le petit frère à l’école, emmener la petite sœur chez le pédiatre, monter le lit superposé, déboucher l’évier. Quand il lui avait dit qu’il se chargerait aussi des courses et des factures – Je paierai, m’man, t’occupe plus de ça – elle n’avait rien dit. Aucune question.
Lui non plus n’avait pas posé de question quand Rotor lui avait tendu les clefs du scooter avec ses doigts gros comme des saucisses. Il avait juste senti son cœur déchirer sa poitrine, l’adrénaline brûler son bas-ventre. Il y était putain, il y était !
– Tiens ! Toi tu conduis, OK ?
– Grave ! avait-il répondu, attrapant les clefs qui se balançaient dans l’air.
– Et toi (Rotor s’était tourné vers Diz), tu te cales derrière lui, t’attends d’arriver à son niveau et tu lui enfonces le surin dans le bide... Ho, je te parle !
De toute façon, il n’y avait aucune question à poser. C’était le match retour après le baroud d’il y a deux semaines rue des Chaufourniers. Ce coup-ci, c’était leur tour. Cité Rouge contre Grange-aux-Belles. Lui s’en fiche de toutes ces histoires de bandes, de gangs, ou quelle que soit la case où on les enferme juste parce qu’ils occupent le bitume. Il parie que personne ne se souvient comment ça a commencé. Le territoire, la came, la came, le territoire. Ça se trouve, il n’était même pas né. Tant que tu te tiens à l’extérieur, tu ne vois rien. Tu te balades dans le coin, tu regardes autour de toi, des arbres, des boutiques, des restos, un Naturalia, et tu crois que tout va bien. Mais ça peut vite virer Chicago si tu prends le temps de t’attarder, et d’ouvrir vraiment les yeux. Surtout quand la nuit tombe. Il pense souvent à l’exposé sur le quartier réalisé par toute sa classe de troisième. Son quartier, à cheval sur quatre arrondissements de Paris: Xe, XIe, XIXe, XXe. 70 % de cités. 43 % de foyers non imposables. 25 % de la population sous le seuil de pauvreté. Et aucune communauté n’est épargnée, Blancs, Noirs, Juifs, Arabes, Chinois, Indiens, Sri-Lankais, Caribéens, tous ont leur misère à gérer. Et c’était censé expliquer les tunnels de contrariétés et de violences qu’ils traversaient tous les jours. L’odeur de pisse dans la cour. Les ascenseurs en panne pendant des mois. Les cafards qui couinent dans les murs. Les ivrognes échoués sur le trottoir. Les seringues près des poubelles. La castagne. La peur. La solitude.
En tout cas, tout ce qu’il sait, c’est qu’ici c’est chez lui. C’est même sa seule certitude dans la vie. Pas seulement son quartier. Mais son pays. Son Royaume et sa Cage. Il a été au Louvre, à la tour Eiffel, au Jardin du Luxembourg, aux Invalides, aux théâtres, aux concerts, mais en scolaire. Sinon, il ne bouge pas. Pour quoi faire ?
Avant de sortir de l’appartement, il a jeté un dernier regard à sa mère en train de verser des pâtes cuisson trois minutes dans la passoire. Il a observé son visage disparaître derrière la vapeur d’eau et s’est dit : elle va se retourner, capter que j’ai la frousse et me demander de rester.
Mais non. Elle était furax et quand elle est furax, elle ne capte plus rien. T’attends quoi là. Vas-y. Va les chercher! Ce soir, elle était obsédée par ses draps. Ils étaient sans doute déjà chourés, ses saloperies de draps. Il avait vu des gens défoncer le distributeur de la laverie pour cinq grammes de poudre à lessive à 1 euro. Alors des draps !
Nom de dieu Gabriel VAS-Y ! Et il y est allé.
Il hésite avant de tirer la porte de l’immeuble qui ouvre sur la cour. Il pense qu’il pourrait rester là un moment, dans la cage d’escalier, puis revenir et lui annoncer ce à quoi elle devait s’attendre de toute façon. Tu vois, on les a volés mes draps! Je te l’ai dit ou pas d’y aller ce matin, Gabriel? OUI OU NON?
Et demain ?
Il ne pourra pas rester calfeutré toute sa vie.
La peur a toujours été là, une poche à l’intérieur de son ventre. Il savait qu’un jour ou l’autre elle éclaterait pour déverser son poison dans ses veines. Ils le savent tous, même s’ils font semblant. Ça ne l’a pas empêché de prendre les clefs du scooter. Toi tu conduis, a dit Rotor. Et c’est ce qu’il a fait. Sauf que ça s’est mal vissé dès le départ. Le gars n’était pas seul. Son petit frère était avec lui et les a identifiés malgré le casque. Ils n’auraient jamais dû s’approcher et le planter. Il aurait dû bifurquer fissa et expliquer le souci à Rotor. Résultat: les crevures de la Grange-aux-Belles ont donné Diz aux flics. Arrêté le lendemain soir pour meurtre. Mais pas lui. Lui, ils se le réservaient. Il faut bien continuer la chaîne des règlements de comptes, pas vrai? Question de respect et d’honneur. Et surtout de pouvoir. En plus, il les connaît tous, toute leur bande, il a grandi avec eux avant que sa mère, après des années à faire le pied de grue à la mairie, n’obtienne ce logement et qu’ils déménagent. Même école, même centre de loisirs, même dimanche après-midi au stade de la rue Albert-Camus à jouer au foot avec un ballon acheté au Paki du boulevard de la Villette.
Il balaie la cour du regard, vigilant comme un animal aux aguets. Elle est sombre, silencieuse. Rien d’inquiétant. Une odeur de ragoût tiède flotte dans l’air. Il mangerait bien un bon plat en sauce, chaude, épaisse. Avec de l’aubergine, tiens. Il n’a mangé qu’une fois de l’aubergine, mais a adoré.
Il avance lentement. Un pas après l’autre. Imposants et massifs, des blocs d’immeubles alignés au moins sur trois cents mètres le dominent de chaque côté. La Cité Rouge. 430 logements HBM. Déjà en 1930, quand elle a été construite, le maître mot était «économie». Des briques rouges assemblées avec la même austérité que des planchettes Kapla, suffisamment solides pour entasser des familles à l’intérieur jusqu’à la fin des temps. Il paraît que l’architecte qui l’a conçue est parti à la retraite en plein milieu des travaux, c’est dire comme elle est née sous un bon augure, cette cité! N’empêche, il fut un temps où ses pieds allaient crânement sur ce sol. Juste cinq jours plus tôt, en fait, mais ça paraît un siècle !
La cour est si calme qu’il entend son cœur cogner contre sa cage thoracique comme s’il espérait qu’on lui ouvre la porte pour s’enfuir. Une mince pellicule de sueur couvre la racine de ses cheveux. Fait-il étonnamment chaud pour une fin janvier ou bien est-ce lui qui brûle de l’intérieur ?
Tandis qu’il atteint les grilles de l’entrée, il s’imagine aller jusqu’à la laverie vérifier que les draps ont bien été volés, puis pousser jusqu’au snack pizza de l’autre côté de l’avenue, s’acheter une part de Margarita et taper la discute avec Atil, le vendeur. Il a soudain envie d’appuyer sur la touche play et que sa vie redémarre. Une Margarita avec un supplément de fromage, tiens, et un Coca rempli de glaçons. Il s’était promis qu’un jour il achèterait le snack et le transformerait en salon de coiffure. Il avait même commencé à mettre de l’argent de côté avant d’emmener son petit frère et ses potes fêter ses dix ans au laser game.
Au moment où il se dit qu’il ferait mieux d’éviter de passer devant le local à poubelles, c’est déjà trop tard. Un bras s’enroule autour de sa nuque et le tire en arrière. Une lame lui transperce le dos, à lui couper le souffle. Et d’un coup, le monde tourne à l’envers.

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