Liens de Sang

Auteur : Octavia Estel Butler
Editeur : Diable Vauvert
En deux mots...

Un roman d’aventure qui explore les impacts du racisme, du sexisme et de la suprématie blanche.

« Je la tiens pour une des auteures les plus inspirantes de notre génération. » Virginie Despentes

Traduit originale de l’anglais (États-Unis) par Nadine Gassié, réactualisée par Jessica Shapiro
22,00 €
Parution : Avril 2021
480 pages
ISBN : 979-1-0307-0408-2
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Présentation de l'éditeur

Dana, jeune femme noire d’aujourd’hui, se retrouve propulsée au temps de l’esclavage dans une plantation du Sud et y rencontre ses ancêtres…

Extrait

J’ai perdu un bras en rentrant de mon dernier voyage. Le bras gauche.
J’ai aussi perdu près d’un an de ma vie ainsi qu’une bonne part du confort et de la sécurité dont je n’avais pas mesuré l’importance avant d’en être privée. Quand la police l’a relâché, Kevin est venu à l’hôpital et il ne m’a pas quittée pour que je sache que lui, je ne l’avais pas perdu.
Mais afin qu’il puisse me voir, j’avais dû convaincre la police qu’il n’avait rien à faire en prison. Ce qui avait pris un certain temps. Les officiers de police étaient des ombres qui surgissaient par intermittence à mon chevet pour me poser des questions que j’avais le plus grand mal à comprendre.
« Comment vous êtes-vous blessée au bras? voulaient-ils savoir. Qui vous a blessée? » Ce verbe m’exaspérait : « blesser ». Comme s’il s’agissait d’une égratignure. S’imaginaient-ils que j’ignorais avoir été amputée ?
« C’était un accident, me suis-je alors entendue chuchoter. Un accident. »
Ils ont commencé à me questionner au sujet de Kevin. Au début, leurs paroles ne formaient qu’un magma indistinct que je n’écoutais qu’à moitié. Bientôt, pourtant, en me répétant leurs propos, j’ai soudain compris qu’ils accusaient Kevin de m’avoir « blessée ».
« Non. » J’ai secoué faiblement la tête sur l’oreiller. « Ce n’est pas Kevin. Il est là? Je peux le voir?
— Qui alors ? » ont-ils insisté.
J’ai essayé de réfléchir, malgré les analgésiques, malgré la douleur diffuse, mais je n’ai pas trouvé d’explication cohérente à leur donner – aucune qu’ils accepteraient de croire.
« C’était un accident, ai-je répété. C’est ma faute, pas celle de Kevin. S’il vous plaît, laissez-moi le voir. » J’ai répété ces mots inlassablement, jusqu’à ce que les vagues silhouettes des policiers me laissent tranquille et qu’à mon réveil je retrouve Kevin qui somnolait dans un fauteuil près de mon lit. Un court instant, je me suis demandé depuis combien de temps il était là, mais ça n’avait pas d’importance. La seule chose qui comptait, c’était qu’il soit là. Je me suis rendormie, soulagée.
J’ai fini par me réveiller avec la certitude que je
pourrais lui parler de façon cohérente et comprendre ce qu’il dirait. Je me sentais presque bien, si ce n’était cette étrange palpitation dans le bras. Ou plutôt là où se trouvait autrefois mon bras. J’ai tendu le cou pour tenter d’apercevoir l’emplacement vide... le moignon.

Aussitôt, Kevin s’est penché au-dessus de moi et a fait pivoter ma tête vers lui.
Il n’a rien dit. Puis il s’est rassis, il a pris ma main et l’a gardée.
Il me semblait que j’aurais pu tendre l’autre main pour le toucher. Il me semblait que j’en avais une autre. De nouveau, j’ai voulu regarder et, cette fois, il m’a laissée faire. Curieusement, j’avais besoin de voir pour pouvoir accepter ce que je savais être la réalité.
J’ai ensuite reposé ma tête sur l’oreiller et j’ai fermé les yeux.
« Au-dessus du coude, ai-je constaté.
— Ils n’ont pas eu le choix.
— Je sais. J’essaie juste de me faire à l’idée. »
J’ai ouvert les yeux pour le regarder. Et je me suis souvenue de mes visiteurs précédents. « Je t’ai attiré des ennuis ?
— À moi ?
— Les policiers sont venus. Ils pensaient que c’était toi le coupable.
— Ah, les adjoints du shérif. Les voisins les ont appelés quand tu t’es mise à crier. Ils m’ont interrogé, m’ont “détenu” quelque temps, comme ils disent, mais tu les as convaincus de me relâcher.
— Tant mieux. Je leur ai expliqué qu’il s’agissait d’un accident. Que c’était ma faute.
— Je ne vois vraiment pas comment ça pourrait être ta faute...
— Ça se discute. En tout cas, ce n’est pas la tienne. Est-ce qu’ils vont encore te chercher des poux dans la tête ?
— Je ne crois pas. Ils sont persuadés que c’est moi le coupable, mais il n’y a pas de témoin, et tu refuses de coopérer. Et puis, ils ne comprennent pas comment j’aurais pu te blesser... de cette façon. »
Au souvenir de cette mutilation – de cette douleur –, j’ai refermé les yeux.
« Ça va ? m’a demandé Kevin.
— Oui. Raconte-moi ce que tu as dit à la police. — La vérité. » Un moment, il a joué avec ma main
en silence. J’ai levé les yeux vers lui, il m’observait.
« Si tu leur avais révélé la vérité, ai-je murmuré, tu serais encore enfermé... dans un hôpital
psychiatrique. »
Il a souri. « J’en ai révélé un maximum. J’étais dans
la chambre quand je t’ai entendue crier. Je me suis précipité au salon pour voir ce qui se passait et je t’ai trouvée en train de te débattre pour dégager ton bras de ce qui ressemblait à un trou dans le mur. En m’approchant pour t’aider, j’ai vu que ton bras n’était pas juste coincé, mais qu’il avait été comme écrasé par le mur.
— Il n’a pas été écrasé.
— Je sais. Mais ça m’a paru une bonne façon de leur décrire la scène, histoire de montrer mon ignorance. Ce n’était pas tout à fait inexact non plus. Ils m’ont demandé de leur expliquer comment une chose pareille pouvait arriver. J’ai affirmé, et persisté à affirmer, que je n’en savais rien... Et bon Dieu, Dana, je n’en sais rien.
— Moi non plus, ai-je chuchoté. Moi non plus. »

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