Hercules 1959

Auteur : Antoine Martin
Editeur : Diable Vauvert
En deux mots...

Les douze travaux d'Hercule version 1959, un chef-d’œuvre d’humour au 25e degré, l’humanité comme une série B, sans effets spéciaux !

18,00 €
Parution : 15 Avril 2021
ISBN : 979-1-0307-0425-9
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Présentation de l'éditeur

Une projection du péplum Les Travaux d’Hercule en 1959 au cinéma de quartier le Rialto va conduire un échantillon représentatif de notre humanité, composé de douze spectateurs très moyens, à se lancer dans leurs travaux d’Hercule personnels. Mais, en cette année hautement symbolique, quels grands défis restent-ils encore à l’héroïsme ?

Extrait

Πρόλογος (Bande-annonce)

Pour la troisième fois (samedi soirée, dimanche deux matinées), la nef Argo prenait la mer, dans un crépuscule peint en grosses brossées d’Eastmancolor. Alors, sur le pont de la monère, qui s’éloignait des côtes de la cité d’Iolcos à la cadence apaisée des rameurs, Hercule enlaçait Iole, et personne ne pouvait prétendre qu’il ne l’avait pas bien mérité: une minute auparavant, sa semi-divinité avait fait s’écrouler les colonnes d’un palais antique manufacturé avec le carton-pâte de Cinecittà sur la tronche, façon de parler, de la cavalerie de l’usurpateur Pélias. À l’apparition sur l’écran du carton « fin » festonné en style supposément gréco-romain, Charbonnier coupa le projecteur et ramena la lumière dans la salle. Il le fit en agissant sur une série d’interrupteurs en porcelaine, ce qui, en l’an 1959, n’avait rien qui fût à remarquer.
René Saturnion, le propriétaire du cinéma Le Rialto, n’était pas mécontent. Il pouvait estimer, par hypothèse heuristique, qu’en trois séances, Les Travaux d’Hercule avaient quand même rendu une gentille recette. La deuxième matinée, surtout, où s’assemblait une clientèle plus familiale, avait particulièrement bien donné au guichet. Pas un siège n’était resté libre au parterre et plusieurs notables du bourg n’avaient pas pensé déchoir en prenant place sur le velours rouge des fauteuils du balcon. Il fallait reconnaître aussi qu’il y en avait pour les goûts de presque tout le monde, dans ces films de sandales et d’épée, pour ceux qui aimaient quand il y avait de la bagarre et celles qui goûtaient un brin de romance, pour celles qui s’abandonnaient à admirer le torse nu de héros musculeux et ceux qui se laissaient aller à reluquer les guiboles de girondes Hellènes court-vêtues, pour ceux qui s’intéressaient aux choses du genre historique et pour ceux, la plupart, qui appréciaient le mélange d’un peu tout ça.
Les publics des diverses classes et préférences se mêlaient maintenant dans le hall, en direction de la sortie, vers la nuit déjà close de ce dimanche de février. On enfilait des pardessus, des canadiennes ou des vestes de coutil, on coiffait des casquettes, des chapeaux de feutre ou des bonnets de laine, on ceignait des cache-nez, des fichus écossais ou des étoles en peau de lapin, emportant avec soi les images bientôt confuses des rivages blancs du Pont-Euxin, des biscotos de Steve Reeves ou, selon, des lolos de Sylva Koscina.
Debout près de la porte, les mains derrière le dos, René Saturnion regardait les gens s’extraire des paysages torrides d’une Colchide de mirliton, pour se fourrer dans la réalité gelée d’une fin d’après-midi du Verseau. Malgré l’incontestable succès d’affluence, il restait songeur. C’était toujours comme ça. Peut-être à cause des siècles qui contemplent, la vision trois fois répétée des films d’Antiquité, ou films de Romains, comme disait plus communément sa clientèle, même quand l’action se déroulait en Argolide, chez les Scythes ou en pays de Canaan, les films de Romains le portaient à la méditation. Oui, à chaque fois, il l’avait remarqué, le péplum lui donnait matière à gamberger. Et ce coup-ci, forcément, à propos de la surhumanité d’Hercule. C’est un fait, René Saturnion manifestait souvent, mais plutôt in petto, des inquiétudes qui s’appariaient mal avec son état d’exploitant d’une salle de spectacles de chef-lieu de canton.
Pour obtenir le total des valeurs d’un demi-dieu solaire, se demandait-il, combien il faudrait en additionner, de ces humains ordinaires qui réintégraient leur quotidien, la tête entrée dans les épaules à cause que ça caillait dur ? Combien de ces commerçants, ouvriers, écoliers, femmes de ménage, artisans, demoiselles des Postes, secrétaires de mairie, coiffeuses, agriculteurs, couturières, combien de clercs d’avoué, de fossoyeurs, de retraités, de professeurs, de cantonniers, de facteurs, de caissiers de banque, de mères de famille, de camionneurs, de curés, de gardes champêtres et d’arpenteurs pour faire un seul preux mythologique moyennement présentable? Il ne le savait pas, mais, comme il n’était pas tout à fait ignorant de la numération cardinale classique, il tabla sur la douzaine, peut-être un poil de plus, pour faire bon poids, bonne mesure.
Ainsi pensait René Saturnion. Et, peut-être parce qu’il pensait ainsi, Zeus tout-puissant, là-haut sur l’Olympe, disposa aussitôt que douze et quelques mortels devaient se mettre en quête. Ou plutôt, en autant de quêtes qu’ils étaient, et dont la somme ferait prouesse. Et pour compter juste poids, juste mesure, il les choisit parmi ceux qui, ce dimanche 15 février de l’an 1959 après un dieu beaucoup plus tardif que lui, finissaient de voir le film Les Travaux d’Hercule au cinéma Le Rialto.
Après ça, il n’y avait pas non plus de quoi se mettre à souffler dans des syrinx et à pincer des cordes de lyre pour chanter la gloire de Zeus tout-puissant. Prescription divine ou pas, ces douze-et-un-là allaient faire ce qu’ils auraient fait de toute façon.

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