L'usine à privilèges

Auteur : Christina McDowell
Editeur : Levi

Discrétion, tel est le maître-mot chez les ultra-privilégiés de Washington. Se faire remarquer? Quelle horreur! Si vulgaire, si nouveau-riche… Pour ces «détenteurs de fortunes anciennes et de bonnes manières», ces grandes familles d’industriels, de politiciens, de militaires, à l’abri derrière les murs blancs de leurs belles demeures, l’entre-soi est de mise. Alors quand un crime abominable est commis dans leur communauté, que le massacre de la famille Banks fait la une des journaux, c’est en privé que les adultes évoquent le drame. Mais les adolescents, eux, sont chamboulés par l’assassinat de leur camarade de classe, surtout Bunny, son amie d’enfance. Alors que la vie continue, la jeune fille révoltée mène une enquête qui remet peu à peu en question le milieu dans lequel elle a grandi, l’avenir tout tracé, les fortunes construites sur des crimes abjects et si bien camouflés… Tandis que les adultes mettent tout en branle pour que leurs secrets ne soient pas exposés au grand jour, les jeunes s’étourdissent dans la fête et la drogue. Mais à l’ère des réseaux sociaux, leurs frasques pourraient bien entacher la réputation de leurs parents.

Un portrait au vitriol de l’élite américaine

Traduction : Valentine Leÿs
23,00 €
Parution : Mars 2022
416 pages
ISBN : 979-1-0349-0541-6
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Extrait

Prologue
Il ôte sa veste, puis son masque, craque une allumette et fait couler le kérosène dans la cheminée en pierre de taille – pour l’ambiance.
Dans cette ville, le coucher du soleil n’est qu’une distraction : c’est l’heure où le métro bondé trace ses lignes brisées, où les passagers, enveloppés dans leur souffrance vertueuse, transitent sous les esplanades imitant des places parisiennes et les statues de grands hommes parfumées à l’urine.
La plupart des cambriolages se produisent en pleine nuit: alertés par la sonnerie du système d’alarme, les habitants vérifient si le croquemitaine ne se cache pas sous leur lit. Mais pas en ce jour d’octobre. Au-dessus des tunnels inondés du métro qui ne s’arrête pas dans les beaux quartiers, là où les geais bleus volent dans le ciel d’automne et où les citrouilles évidées sourient de toutes leurs dents, une demeure coloniale est posée à la lisière de Rock Creek Park, un bois vaste et sombre en bordure d’un quartier qui n’a pas de nom.
La porte du garage était encore ouverte, le moteur de la Ferrari rouge de M. Banks encore cliquetant de chaleur, lorsque l’inconnu est entré derrière lui. Le postier, à quelques pas de là sur le trottoir, avait le dos tourné, sa sacoche sur l’épaule. Ses écouteurs l’empêchaient d’entendre sonner les cloches de la National Cathedral dans la tour centrale, celle qui a reçu le nom d’un cantique chrétien : Gloria in excelsis.
9
L’inconnu pose la bouteille de kérosène sur le manteau de la cheminée, à côté des photos de famille où l’on reconnaît des personnalités éminentes de Washington: des ambassadeurs de pays d’Europe, le ministre de la Défense des États-Unis, le prince Bandar ben Sultan d’Arabie saoudite, un sénateur et des membres de la famille Walton.
Mme Banks, Audrey, sa benjamine, et l’employée de maison ne savent pas que quelqu’un d’autre se trouve dans la maison. Sans le papier peint capitonné que le décorateur d’intérieur a posé quelques semaines auparavant pour insonoriser la salle de cinéma privée, elles pourraient entendre le souffle des flammes dans le silence.
Dans l’ombre du cabinet de toilette, l’inconnu épie M. Banks tandis qu’il défait ses boutons de manchette monogrammés, pieds nus sur le marbre tiède, et enfile sa tenue de sport. Sans un instant d’hésitation, l’homme s’avance, le ceinture et le jette au sol, lui lie les mains derrière le dos, puis lui enfonce un bâillon dans la bouche tout en lui expliquant ce qu’il veut et ce qu’il va faire pour l’obtenir.
« Papa ? appelle Audrey depuis sa chambre à l’autre bout du couloir. T’es prêt ? » Elle attend avec impatience que son père lui fasse essayer sa nouvelle BMW X5.
Lorsque l’inconnu entre dans la chambre d’Audrey, elle reste figée face à lui dans son sweat-shirt Saint Peter’s Academy et son legging Kate Spade, et le regarde, désorientée. Ils sursautent tous deux lorsqu’une bourrasque soudaine fait claquer une branche d’arbre contre la vitre; puis l’inconnu se jette sur elle et lui empoigne le visage, écrasant ses joues entre ses doigts. Il la ligote à sa chaise favorite, celle sur laquelle sont brodées des miniatures de scènes de contes de fées, mais sans la bâillonner. Les murs sont trop épais, la maison trop vaste pour qu’un voisin puisse entendre les échos de terreur qui vont bientôt parvenir jusqu’à ses parents.
Mme Banks remarque un pétale fané sur son orchidée blanche. La porte-fenêtre de la loggia s’ouvre derrière elle tandis que glissent sur son écran les images de la séance photos pour la carte de Noël familiale, prises dans leur château du sud de la France. Assise à son bureau, elle fait défiler sa liste de contacts pendant que le soleil couchant dessine aux murs les ombres grimpantes de branches d’arbres sauvages. C’est alors qu’elle entend Audrey pousser le premier d’une salve de hurlements viscéraux.
Dans la buanderie, en bas de l’escalier du sous-sol près de la salle de jeux d’Audrey, l’employée de maison range des bouteilles de chardonnay Kendall-Jackson dans le second réfrigérateur. Elle n’entend rien d’autre que le ronronnement des machines à laver et le tintement du verre contre les paniers en plastique.
On ne sait pas si Mme Banks est parvenue jusqu’à la chambre de sa fille pour la voir, la toucher, la sentir, l’aimer une dernière fois. Les seules traces de pas qui ont pu être reconstituées sont celles qui se trouvent à l’extérieur de la maison. On ne fait jamais bien attention à ces minutes entre chien et loup : mais où donc est passée la lumière ?
Une voisine qui promène son bouledogue français, des feuilles mortes craquant sous ses pas, hume dans l’air une senteur sèche de feu de bois et se dit: c’est mon moment préféré de l’année. La voiture d’une agence de gardiennage passe au ralenti au moment où la fumée s’élève comme un spectre brumeux de la cheminée de la chambre d’Audrey. Le vigile salue la voisine de la main, puis se dirige vers le pont qui se trouve dans le parc au fond de la vallée, scrutant le bois à la recherche de joggeuses. Il s’arrête. Éteint ses phares. Entrouvre sa vitre. Attend. Entend le bruit de son moteur, le hululement d’une chouette dans un arbre au loin. Puis il remonte la pente en marche arrière, manquant de justesse une jeune fille qui passait à vélo derrière lui.

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