D'acier

Auteur : Silvia Avallone
Editeur : Levi

Il y a la Méditerranée, la lumière, l’île d’Elbe au loin. Mais ce n’est pas un lieu de vacances. C’est une terre sur laquelle ont poussé brutalement les usines et les barres de béton. Depuis les balcons uniformes, on a vue sur la mer, sur les jeux des enfants qui ont fait de la plage leur cour de récréation. La plage, une scène idéale pour la jeunesse de Piombino. Entre drague et petites combines, les garçons se rêvent en chefs de bandes, les filles en starlettes de la télévision. De quoi oublier les conditions de travail à l’aciérie, les mères accablées, les pères démissionnaires… Anna et Francesca, bientôt quatorze ans, sont les souveraines de ce royaume cabossé. Ensemble, elles jouent de leur éclatante beauté, rêvent d’évasion et parient sur une amitié inconditionnelle pour s’emparer de l’avenir.

Traduction : Françoise Brun
13,00 €
Parution : Mars 2022
Format: Poche
400 pages
ISBN : 979-1-0349-0573-7
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Extrait

Dans le cercle flou de la lentille, la silhouette bougeait à peine, sans tête.
Une portion de peau zoomée à contre-jour.
Ce corps, d’une année sur l’autre, avait changé, peu à peu, sous les vêtements. Et maintenant il explosait, dans les jumelles, dans l’été.
De loin, l’œil grignotait les détails : la bride du maillot, le triangle du bas, un filament d’algue sur la hanche. Les muscles tendus au-dessus du genou, la courbe du mollet, la cheville où le sable colle. L’œil s’ouvrait plus grand, devenait rouge, à sonder cette lentille.
Le corps adolescent bondit hors champ et se jeta dans l’eau.
Un instant après, objectif repositionné, mise au point faite, il reparut, avec cette chevelure blonde magnifique. Et ce rire si violent que même à cette distance, même juste à le voir, ça t’électrisait. Comme si tu y pénétrais réellement, entre ces dents blanches. Et les fossettes sur les joues, et la cavité entre les omoplates, et le creux du nombril et tout le reste.
Elle s’amusait comme à son âge, ignorant qu’on l’observait. Sa bouche était ouverte. Qu’est-ce qu’elle peut bien dire? Et à qui? Elle piqua une tête dans une vague, émergea de l’eau, le soutien-gorge tout de travers. Une piqûre de moustique sur l’épaule. La pupille de l’homme se rétrécissait, se dilatait, comme sous l’effet d’une drogue.
Enrico regardait sa fille, c’était plus fort que lui. Du balcon, après le déjeuner, quand il n’était pas d’équipe chez Lucchini, il espionnait Francesca. Il la suivait, l’observait, à travers les lentilles de ses jumelles de pêche. Francesca trottinait avec sa copine Anna sur le sable mouillé, elles se poursuivaient, se touchaient, s’attrapaient par les cheveux, et lui, là-haut, figé, il transpirait, son cigare toscan à la main. Lui, le géant, en débardeur ruisselant de sueur, l’œil écarquillé, planté là dans la chaleur effroyable.
Il la surveillait, comme il disait, depuis qu’elle s’était mise à aller à la plage avec certains individus, des garçons plus âgés qui ne lui inspiraient aucune confiance. Ils fumaient, et des pétards aussi, sûrement. Quand il en parlait à sa femme, de ces marginaux que fréquentait sa fille, il se mettait à crier comme un malade. Ils fument des pétards, ils prennent de la cocaïne, ils revendent des médocs, sûrement qu’ils veulent s’envoyer ma fille ! Ça, il ne le disait pas explicitement. Il tapait du poing sur la table ou dans le mur.
Mais l’habitude d’espionner Francesca, il l’avait prise avant: depuis que le corps de sa petite s’était comme débarrassé de ses écailles pour acquérir peu à peu une peau et une odeur précises, nouvelles, primitives peut-être. Tout à coup, de la petite Francesca, avaient jailli un petit cul et une paire de nichons insolents. Le bassin s’était cambré, dessinant les galbes du buste et du ventre. De tout ça, il était le père.
En ce moment il regardait sa fille se démener au bout de ses jumelles, se jeter en avant de toutes ses forces pour attraper un ballon. Ses cheveux trempés qui collaient à son dos et ses hanches, sa peau incrustée de sel.
Les ados jouaient au volley en cercle, autour d’elle. Elle, Francesca, tout élan et mouvement, dans un même et unique tumulte de cris et d’éclaboussures à la lisière de l’eau. Mais Enrico ne s’intéressait pas au jeu. Enrico pensait au maillot de sa fille : nom de Dieu, on voit tout. Ça devrait être interdit, des maillots pareils. Si un seul de ces salauds se hasarde à me la tripoter, je descends sur la plage avec ma matraque.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Enrico se retourna vers sa femme qui, debout au milieu de la cuisine, le regardait avec une expression mortifiée. Oui, Rosa se sentait mortifiée, diminuée, de voir son mari ainsi, les jumelles à la main à trois heures de l’après-midi.
« Je surveille ma fille, si tu permets. »
Ça n’était pas toujours facile non plus de soutenir le regard de cette femme. L’accusation constante, plantée là, dans les yeux de son épouse.
Enrico fronça les sourcils, avala sa salive.
« C’est le minimum quand même...
– Tu es ridicule », siffla-t-elle.
Il regarda Rosa, comme un objet qui vous encombre et vous met en rogne, pas plus.
«Tu trouves ridicule de garder un œil sur ma fille,
par les temps qui courent? Tu vois pas avec qui elle traîne à la plage ? C’est qui, ces types, hein ? »
Cet homme-là, quand il sortait de ses gonds – et c’était souvent –, son visage se congestionnait, les veines de son cou gonflaient à faire peur.
Il n’avait pas autant de colère en lui, à vingt ans, avant de se laisser pousser la barbe et de prendre tous ces kilos. C’était un beau garçon, qui venait d’être engagé chez Lucchini, et qui depuis l’enfance s’était forgé les muscles à travailler la terre. Il s’était transformé en géant dans les champs de tomates, et plus tard à pelleter le charbon. Un homme comme tant d’autres, monté de la campagne à la ville, son baluchon sur l’épaule.
« Tu vois pas ce qu’elle fait, à son âge... Et comment elle est fagotée, merde ! »
Ensuite, avec les années, il avait changé. Jour après jour, imperceptiblement. Ce géant qui n’avait jamais franchi les limites du Val di Cornia, qui n’avait jamais vu le moindre bout d’Italie, s’était comme gelé de l’intérieur.
«Réponds! Tu vois pas comment elle se promène, ta fille ? »
Rosa se contenta de serrer plus fort le torchon avec lequel elle venait d’essuyer les assiettes. Elle avait trente-trois ans, des mains abîmées, elle s’était laissée aller après son mariage. Sa beauté méridionale s’était noyée dans les lessives, sur le périmètre de ce carrelage frotté jour après jour depuis dix ans.
Dans son silence, il y avait une dureté. Un de ces silences immobiles, prêts à l’attaque.
« C’est qui, ces types, hein ? Tu les connais ?
– Des braves garçons...
– Ah, alors tu les connais! Et pourquoi tu me dis
rien? Pourquoi dans cette maison on me dit jamais rien, hein ? Elle te cause à toi, Francesca ? Oui, évidemment, elle reste des heures à causer avec toi... »
Rosa jeta le torchon sur la table.
«Demande-toi donc plutôt, lâcha-t-elle, pourquoi elle te cause pas, à toi. »

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