Le Cartographe des absences

Auteur : Mia Couto
Editeur : Metailié

En 2019, un cyclone a entièrement détruit la ville de Beira sur la côte du Mozambique.
Un poète est invité par l’université de la ville quelques jours avant la catastrophe. Il retrouve son enfance et son adolescence dans ces rues où il a vécu dans les années 70. Il va faire un voyage “vers le centre de son âme” et y trouver son père, un grand poète engagé dans la lutte contre la colonisation portugaise. Il se souvient des voyages sur le lieu de terribles massacres perpétrés par les troupes coloniales. Il se souvient aussi de Benedito, le petit serviteur, aujourd’hui dirigeant du FRELIMO au pouvoir, de l’inspecteur de la police politique, des amoureux qui se sont suicidés parce que leur différence de couleur de peau était inacceptable, de la puissante Maniara, sorcière et photographe, et surtout de Sandro, son frère caché.
Les faits que l’enfant qu’il fut nous raconte sont terribles, le racisme, la bêtise coloniale, la police politique, la PIDE, les traîtrises.

Ce roman au souffle puissant peuplé de personnages extraordinaires à l’intrigue aussi rigoureuse que surprenante est écrit comme la poésie, que Mia Couto définit comme “une façon de regarder le monde et de comprendre ce qui habite une dimension invisible de ce qu’on nomme la réalité. Sans cette dimension poétique il est impossible de comprendre la vie”.
Un roman magnifique, dans l’ombre d’un cataclysme, le plus personnel écrit par l’auteur, l’un de ses meilleurs.

Traduction : Elisabeth Monteiro Rodrigues
21,00 €
Parution : Septembre 2022
256 pages
ISBN : 979-1-0226-1215-9
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Extrait

– Nous avons tous deux ombres. Une seule est visible. Il y a, malgré ça, ceux qui discutent avec leur deuxième ombre. Ce sont les poètes. Vous êtes l’un d’eux, l’un de ceux qui parlent avec les ombres.
Tout cela m’est dit par le portier à l’entrée de la salle des fêtes. Il agite un livre de poésie, me réclamant une dédicace. Je lève les bras, refusant gentiment : “Je ne peux pas, c’est mon père qui a écrit ce livre.”
L’homme hausse les épaules en souriant et murmure : “Donc, c’est vous l’auteur.”

J’écris la dédicace, je deviens une sorte d’auteur posthume. Les mains sont les miennes, l’écriture est celle de mon défunt père. J’ai envie de serrer le portier dans mes bras, mais je me retiens et avance entre les tables enguirlandées de la salle. Certains se lèvent pour me saluer. Sur le mur du fond, une affiche exhibe en gros caractères les mots suivants :
Soyez le bienvenu dans votre ville,
Poète Diogo Santiago !

Je me remémore les paroles de mon père. Les honneurs dans les endroits perdus sont comme les bagues aux doigts d’un pauvre : de leurs brillants naissent des jalousies mortelles.
Une jolie femme avance dans ma direction.
– Je m’appelle Liana Campos, je suis la maîtresse de cérémonie. – Et il y a dans sa voix une appréhension tremblée, comme si la révélation de son nom la laissait désarmée.

Je suis en visite à Beira, ma ville natale ; je suis venu à l’invitation d’une université. Depuis mon arrivée ici, je me suis rendu dans des écoles, j’ai rencontré des professeurs et des élèves, je leur ai parlé du sujet qui m’intéresse le plus : la poésie. Je suis professeur de littérature, mon univers est restreint mais infini. La poésie n’est pas un genre littéraire, c’est une langue antérieure à tous les mots. J’ai répété cela à chacun des débats.
Au cours de ces journées, j’ai cheminé sur les lieux de mon enfance comme qui se promène dans un marais : foulant le sol sur la pointe des pieds. Un faux pas et j’aurais couru le risque de m’enfoncer dans de sombres abîmes. Voici ma maladie : il ne me reste plus de souvenirs, je n’ai que des rêves. Je suis un inventeur d’oublis.

Et moi, homme timide et réservé, je suis ici dans cette salle des fêtes de province le jouet d’un hommage public. Les murs sont décorés de fleurs en plastique et les colonnes sont enrubannées de nœuds en papier coloré. Au centre de la table d’honneur, on m’a réservé une chaise à haut dossier, une espèce de trône burlesque. Placées selon une rigoureuse hiérarchie, de part et d’autre de la table, les autorités me jaugent dans un mélange de sympathie condescendante et de curiosité prédatrice.

Rien ne me fatigue davantage que les célébrations, avec leurs interminables conversations de circonstance. Je monte sur l’estrade pour lire mon discours. Ma difficulté à lire ces deux pages est plus grande que la peine que j’ai eue à les écrire. J’ai refait ce texte une vingtaine de fois. Non pas faute de compétence, mais faute de moi-même. Et, à présent, j’opte pour une intervention improvisée. Je suis malade, je suis un écrivain qui n’est plus capable ni de lire ni d’écrire. C’était cet aveu de fragilité que j’aurais bien fait à ce moment-là.

Après les discours et les autres formalités, la soirée commence. Liana me fait un signe pour que je danse avec elle. Je refuse fermement. À la première occasion, je me glisse furtivement vers la sortie et feins d’être occupé par un coup de fil. Le portier engage la conversation en se frottant les mains comme s’il s’armait de courage.
– Vous avez vu, monsieur le poète ? demande-t-il. Nos dames avec des turbans en tissu africain ?
– Joli, dis-je en guise de commentaire.
– Le problème c’est que ces tissus bien africains cachent des perruques de femmes chinoises. Ou d’Indiennes, plus probablement.

Je m’appuie contre la porte, je ferme les yeux et soupire. J’entends les pas du portier qui arrive avec la gentillesse d’un chat. Il rapproche sa bouche de mon oreille pour couvrir le volume de la musique.
– Vous êtes fatigué, mon cher poète ? s’enquiert l’homme. Que devrais-je dire moi qui travaille ici depuis plus de quarante ans ? Je vais vous avouer une chose : ces fêtes sont pareilles à celles des anciens colons…
– Rien n’a changé pour vous ?
– Pour moi ? – Et le portier roule les yeux comme s’il cherchait la réponse dans le noir. – Ce qui a changé : jadis, je n’existais pas ; à présent, je suis invisible.
– Vous n’imaginez pas, mon cher ami, combien je suis jaloux de cette invisibilité.

Liana vient fumer dans la cour et se joint à la conversation. Le portier s’éloigne avec une telle délicatesse qu’il semble ne pas se mouvoir. La belle maîtresse de cérémonie m’invite à boire quelques verres loin de cet endroit.
– Je ne peux pas, dis-je pour me défendre. Je suis un homme d’incertain âge.
Elle déclare en souriant qu’elle aime les incertitudes. Ce pays, selon Liana, devrait s’appeler “incertitudes”. Je finis par accepter sa proposition d’escapade. Je lui demande seulement de partir devant afin de ne pas éveiller les soupçons en quittant les lieux ensemble. J’attends quelques minutes avant de traverser la cour. Le portier fait encore quelques pas avec moi.
– Je n’aime pas me mêler, me murmure l’homme en secret, mais s’il vous plaît, faites attention à cette fille.
– Pourquoi ?
– Elle est, disons, un peu bizarre, dit-il en regardant ses chaussures.
– Bizarre comment ?
– Il y a des choses qu’on ne sait pas expliquer, hésite le portier. Vous, qui êtes poète, savez-vous expliquer la poésie ?
Je prends congé et, alors que je m’éloigne, le portier me suggère de choisir le trottoir opposé. Il y a un oiseau mort au milieu de la route.
– C’est curieux, commente-t-il, tournant et retournant l’oiseau du bout de sa chaussure. C’est un “kondo”, un de ces oiseaux annonciateurs de malheurs. Ça veut dire que cette tempête est invoquée par quelqu’un.
– Quelle tempête ?
– On dit qu’un cyclone arrive. On en parle à la radio.
L’alerte météorologique était peut-être juste. Mais le portier faisait erreur. Il n’y a pas qu’un oiseau mort sur la route. Une dizaine d’oiseaux que je connais sous le nom de “tête de marteau” gisent sur le bitume. Une brise étrange leur confère un souffle de vie, leurs plumes sombres tournoient sur l’asphalte.

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