Poids plume

Auteur : Mick Kitson
Editeur : Metailié

À la fin du XIXe siècle, dans une Angleterre digne de Dickens et des Peaky Blinders, Annie Perry, une petite gitane abandonnée par sa famille, est élevée par un champion de boxe à mains nues, un géant aussi alcoolisé que tendre qui rêve d’ouvrir un pub.

Dans une région qui sent la bière et la boue sèche, qui subit les grèves de l’usine de clous et les caprices des Lords douteux, Annie apprendra que dans la vie il ne faut pas seulement se battre, mais il faut savoir très bien le faire.

Entre coups de poing et coups de cœur, fêtes foraines et matchs de boxe illégaux, une aventure réjouissante où l’art de l’esquive, la souplesse et la rapidité de poids plume d’une héroïne sauvage et attachante l’aideront à contourner la noirceur de la révolution industrielle et la découverte des États-Unis.

Inspiré par l’histoire de son arrière-grand-mère, Mick Kitson signe un roman lumineux où les femmes ne font pas que se défendre, elles se battent.

Traduction : Céline Schwaller
21,00 €
Parution : Août 2022
320 pages
ISBN : 979-1-0226-1217-3
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Extrait

Ithan, Pennsylvanie
1906

Jeannie Brand se tenait devant Madame et s’interrogeait sur l’extrême étrangeté d’avoir été appelée à onze heures du matin alors qu’elle se trouvait dans l’arrière-cuisine par une belle journée d’automne. Étonnée d’ailleurs d’être appelée à une heure quelconque.

C’était seulement la seconde fois qu’elle voyait l’intérieur du salon. Et la toute première que Madame lui adressait la parole. La vieille dame ne traitait qu’avec oncle Kenny. Et c’était oncle Kenny qui s’était précipité dans la conserverie où Jeannie sertissait des couvercles sur des bocaux de compote de pommes et qui lui avait crié d’une voix étonnée :

– Jean, Madame désire te parler.

Il avait tendu les mains, aussi perplexe qu’elle devant l’étrangeté de cette demande soudaine, mais il savait que Madame avait commencé à avoir des lubies bizarres au cours des derniers mois. Il avait vu la carriole de l’avocat Sullivan devant la grande maison à trois reprises depuis le début du mois d’octobre.

Il était malgré tout troublé par le fait que l’enfant qu’il avait fait venir un an plus tôt du Fife, où vivait le reste de sa famille, ait été appelée de façon aussi fâcheuse qu’inopinée. Il ne se passait pas grand-chose dans la grande maison dont Madame ne discutât pas avec lui. Mais la vieille dame semblait savoir des choses. Des choses sur les domestiques, la fonderie et les allées et venues dans le village que personne n’aurait pu lui raconter.

Kenny s’arrêta un instant et regarda sa nièce. Elle était grande, plus grande que lui, avec les mêmes yeux vifs étincelants et le même caractère bien trempé que sa propre mère. La semaine dernière encore, la jeune fille s’était battue et avait frappé une grosse Galloise après avoir eu des mots avec elle dans la queue de la boulangerie.

– Sûr qu’elle s’conduit pas comme une dame écossaise, monsieur Ken, avait dit le trappeur Dan White en racontant à Kenny la scène qui s’était déroulée devant lui alors qu’il attendait, perché sur le cabriolet, pendant que Jeannie portait les messages du matin.

Et la jeune fille chantait en déambulant dans la maison. Elle avait une belle voix et elle chantait les chansons de Rabbie Burns, et c’était pour Kenny un plaisir de l’entendre. Cela lui rappelait le petit village perché sur une colline qui dominait le Forth où il avait grandi avant de venir en Amérique, où les hommes travaillaient à la mine pendant que les femmes amidonnaient et blanchissaient le linge dans les champs. La voix de la jeune fille était aussi chaude et délicate qu’une averse d’été, mais Kenny craignait qu’elle n’ennuie Madame en flottant jusqu’au salon depuis les couloirs du bas.

– J’espère seulement qu’elle n’a pas eu vent de ton comportement scandaleux à la boulangerie mardi dernier, avait-il grommelé à Jeannie tout en montant rapidement l’escalier de service alors qu’elle tapotait son tablier pour en ôter la poussière et les copeaux de pomme. Ou alors tu l’agaces à gazouiller toute la sainte journée.

– Elle peut pas être au courant pour la bonne femme de la boulangerie, Kenny… comment elle pourrait ?

– Tu ne la connais pas, fenotte, et c’est ma réputation qui est en jeu. Je me suis porté garant de toi et je t’ai fait venir ici, ne l’oublie pas. – Il la poussa en direction de la porte du salon en disant : – Que Dieu te protège si elle est mécontente, et tu ne lui diras pas que je sais pour la bagarre dans la queue de la boulangerie.

Jeannie frappa et entendit la voix basse et bourrue lui crier depuis l’intérieur :

– Entrez.

Madame était assise devant la fenêtre. Le soleil vif du matin qui brillait derrière elle la transformait en une silhouette au cou fin et élancé avec des cheveux épinglés en chignon serré. Jeannie entra dans la pièce et fit une révérence maladroite.

– Vous désiriez me voir, Madame, dit-elle doucement.

La vieille femme se retourna et son visage fut plongé dans l’ombre.

– Approche, ma fille, dit-elle, et Jeannie s’avança vers elle.

– Viens, et prends mes mains, ordonna Madame. Jeannie eut envie de frissonner lorsqu’elle saisit délicatement les deux choses noueuses et tordues. Elles brillaient comme de l’acajou ciré et chacune d’elles était parcourue de milliers de minuscules cicatrices, pourtant elles semblaient ne rien peser, aussi légères et immatérielles que du duvet d’oie. Les phalanges irrégulières formaient des crêtes semblables à une chaîne de montagnes miniature et, sous la peau tendue couleur de caramel, les vieux os gris saillants luisaient. Tenant les mains de la vieille femme, les doigts blancs et lisses de Jeannie ressemblaient à des fleurs de printemps posées sur un tas de fumier.

Madame dit :

– Elles sont tout ce que j’ai jamais eu, ma fille.

Jeannie tenta de sourire et répondit :

– Oui, Madame.

– Ces deux-là sont bien jolies, mon enfant, reprit Madame. Les miennes étaient comme ça autrefois, il y a longtemps. Z’ont été mon destin et ma chance.

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