Une diversion
Troisième livre d'Olivier Rachet publié aux éditions Tinbad, Une diversion est le récit affolé d´une retraite spirituelle, dans une abbaye cistercienne, qui tourne au cauchemar. Derrière ce fiasco, se construit pas à pas un oratorio rendant hommage aux grands textes évangéliques.
Entre thriller métaphysique et un penchant avéré pour le burlesque, Une diversion pointe l'antagonisme entre le besoin de croire et le désir de savoir, peut-être irréconciliables. Un oratorio endiablé où la tentation criminelle flirte en permanence avec la jouissance esthétique, c'est-à-dire érotique.
Extrait
Bras ankylosés, langue pâteuse. L’arrivée de l’été suscite en moi tous les symptômes d’une maladie forcément incurable. Saison où les singularités souffrent le martyre, où l’on attend l’orage avec l’incrédulité des fauves. Voici l’heure où la transparence brille de tous ses feux. Impératif de sensualité, injonction du partage et de la convivialité. Un bonheur sur mesure est à votre portée. Il n’est pas jusqu’à la musique qui ne soit domestiquée, mise en boîte pour se faire trémousser les jeunes corps qui enfin vont pouvoir se libérer d’on ne sait quel carcan. Voilà l’été, toujours l’été et les idées noires affluent comme autant de drapeaux noirs plantés sur mon crâne incliné. Spleen. Chauves-souris, toiles d’araignée. Un immense vacarme assaille mon oreille interne. Tout est bruit, agitation, jusqu’au souvenir d’un amour oublié. Anarchie de l’été où l’on aimerait se jeter dans un puits, être écrasé par un TGV fonçant à toute allure sur votre corps ligoté. Une balle dans la nuque. Une overdose médicamenteuse. Asphyxié par une bonbonne de gaz. Est-il un manuel de savoir-mourir à l’usage des vieilles générations ? Une éthique de l’euthanasie pour les bien-portants peine à voir le jour. À mourir pour mourir, on ne veut pas attendre. Voilà l’été, toujours l’été. Et partir pour partir, on choisit l’âge tendre. Toujours l’été. Pesanteur, accablement. Ce poids qu’est le corps tardant à redevenir poussière. La graisse, la goutte, les eczémas. Ci et là, quelques croûtes ou autres furoncles. Des tumeurs bénignes. Des grains de beauté suspicieux. Il faudrait pouvoir en finir, aveuglé par un soleil couchant. Enseveli par la joie des autres, couronné de leurs turpitudes. Pourquoi ne crucifie-t-on pas les déprimés comme moi? Au jardin des Oliviers, on lui plongea un sabre en plein ventre. Se vider de son sang, comme d’autres se plongent corps et âme dans le bonheur et l’insouciance.
Voyager, une possible diversion. Une improbable rémission. Adolescence inconsciente qui te vit parcourir l’Europe, un sac à dos comme unique viatique. Rome, Prague, Berlin, Stockholm. Puis, Amsterdam, Athènes, Varsovie. Ou encore, Istanbul, Venise, Madrid. Quadriller l’espace dont on ne réalisait pas encore qu’il n’était qu’une prison. Il faudra se rendre à Manhattan pour en acquérir la certitude. Upper East Side, 5th Avenue, à l’angle de E 70th St. Avec pour seule évasion, quelques musées, fondations. Art moderne, contemporain. Quattrocento, sarcophages égyptiens, fleurs de prunus et tiges de bambous. Dans un fatras jubilatoire, une mariée mise à nu par des célibataires côtoya les muscles tendus de la Chapelle Sixtine. Carrés blancs sur fond noir, barque des Enfers, virements des gouffres. On se perdit à Rome et à Palerme. On tourna de l’œil au cimetière de Gênes, entre deux statues baroques. Villa des Mystères, louves aux abois, corbeaux tournoyant dans un ciel azuré. Cet autoportrait à l’oreille coupée de Van Gogh qui hanta mon adolescence s’évapora dans les effluves d’un bar gay où j’attendis en vain d’être abordé. Florence, Venise. Masaccio, Tintoret. Fra Angelico, Giotto. Titien, El Greco. Les voyages convertissent peut-être bien à la peinture, mais ne guérissent pas de cette haine implacable de l’été. Haine inconsciente du style dénudé. Espadrilles, bermudas : tout l’attirail-épouvantail d’une adulescence asservie. Combien faut-il s’être retrouvé seul à déambuler sur les rives du Bosphore pour faire l’expérience de cet exil dans la langue qu’avec solennité j’appelle désormais l’écriture. Inutile de fuir familles, amis, amants toujours trahissant cette confiance en eux susceptible de relayer ce total manque de confiance en soi qui caractérise tout amoureux éperdu. Il faut aussi avoir rencontré de nombreux prostitués pour se guérir de la mythologie romantique. Rêver d’être violé pour atteindre cet équilibre si précaire entre les aspirations d’un corps insatiable et d’une âme incommensurable. Parcourir les continents pour découvrir qu’il n’est rien de plus agréable que ce délitement de la conscience. Les sensations s’approfondissent. La connaissance s’élargit. Tout est perte et vertige. Le vide est là devant soi. Et l’on découvre qu’il est possible d’en jouir.
