Le Jardin sur la mer
Il se souvient de la villa qui donnait sur la mer et de son opulent jardin : il y soignait iris, trompettes des anges, glaïeuls et pulmonaires. Témoin discret et impartial, le vieux jardinier raconte : le jeune couple, beau et fortuné, leurs amis toujours plus nombreux, les baignades et les promenades à cheval, une vie d'insouciance et d'oisiveté sous les yeux de l'indomptable cuisinière et de toute une maisonnée. Avec l'arrivée d'un nouveau voisin, fortune faite en Amérique, surgit la menace d'un passé enfoui.Comme au ralenti, le drame se déroule, dans un luxe de détails et de non-dits, un savoureux mélange de détachement et d'émotion.
Mercè Rodoreda (1908-1983) est née à Barcelone. Ses idées républicaines et son engagement la contraignent à un long exil de Paris à Genève entre 1939 et 1975. Avec La Place du diamant et Rue des Camélias (Prix Sant Jordi), elle s'impose comme la grande dame des lettres catalanes. Le Jardin sur la mer est traduit pour la première fois en français.
Extrait
Moi, j’ai toujours aimé connaître tout ce qui arrive aux gens, bien que je ne sois pas bachelier… C’est parce que j’aime les gens. Et les propriétaires de cette maison, je les aimais. Mais cela fait si longtemps, de tout ça, qu’il y a bien des choses dont je ne me souviens plus. Je suis trop vieux et parfois je m’embrouille malgré moi… Pas besoin d’aller voir des films à l’Excelsior, les étés où ils venaient avec leurs amis. L’un d’entre eux peignait la mer. Feliu Roca, c’est comme ça qu’il s’appelait.
Il avait fait des expositions à Paris et je crois qu’il est connu à Barcelone et qu’il a gagné beaucoup d’argent grâce à cette étendue bleue. Il l’a peinte de toutes les façons : calme, en folie, avec de hautes vagues, avec des vaguelettes. Verte, de la couleur de la peur. Et grise, de la couleur des nuages. Des marines. Il disait qu’il peignait des marines et ses amis lui disaient qu’il ferait mieux de faire des taches, que c’était ça qui plaisait aux Américains. Et ils se moquaient de lui, disant que la mer avait été assez peinte comme ça, et lui… Un garçon charmant, avec des cheveux tirant sur le blond et des yeux bleus un peu endormis, somnolents. Parfois il bégayait. Quand il n’obtenait pas les couleurs qu’il voulait : celles qu’il mélangeait, je veux dire. Et il me disait : « Il est plus difficile de peindre cette bête bleue que de s’occuper des fleurs. » Et je lui répondais : « Oui, vous avez raison. Les fleurs poussent toutes seules. C’est cpeut-être pour ça qu’on a aussi peu de mérite à être jardinier… » Je lui disais ça pour lui faire plaisir et alors il m’expliquait que lorsqu’il aurait peint la mer sous tous les aspects que peut prendre la mer il me peindrait, moi, assis au soleil. Je ne le croyais pas, bien sûr… Chaque été, quand il venait, j’étais content de le revoir et je crois que lui aussi était content de me voir. Six étés…
En tout, six étés et un mauvais hiver… Ils avaient une amie – elles étaient deux qui venaient toujours – qui s’appelait Eulàlia. L’autre s’appelait Maragda. Elle était modiste et avait été la patronne de madame Rosamaria,
qui avait travaillé avec elle quand elle était jeune, et c’est comme ça qu’elles étaient devenues amies. Quand elles revenaient du bain, le matin, je m’arrangeais pour être occupé aux corbeilles, juste là. À celle-ci, couverte
de mimosa épineux ; pour les entendre parler. Et toute cette gaieté, toute cette jeunesse, tout cet argent… Et tout de tout… Deux malheurs. Un jour, j’ai vu un oiseau se laisser mourir. C’était sans doute un oiseau désespéré, comme Eugeni.
