Saint-Just, roman

Auteur : Véronique Bergen
Editeur : Tinbad

Dans "Saint-Just-roman", Véronique Bergen fait parler de façon polyphonique les voix de la Révolution française, celles des révolutionnaires, de Saint-Just aux Enragés, de Robespierre à Marat, de Hébert à Danton, de Camille et Lucile Desmoulins aux sans-culottes, mais aussi celles des contre-révolutionnaires, des royalistes ou encore des Moires, des chevaux, de Brount, le chien de Robespierre. Sa fiction s'articule autour de la figure complexe de Saint-Just qui se voit allégée des clichés qui la recouvrent. S'emparant d'un événement capital de l'Histoire, de la césure 1789 et de la Terreur, elle questionne le désir de révolution, ses devenirs, ce qui l'interrompt. Elle remet le corps de l'Histoire en mouvement et interroge le lien entre mémoire des insurrections passées et lever des soulèvements actuels.

17,00 €
Parution : Novembre 2025
140 pages
ISBN : 979-1-0964-1579-3
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Extrait

Un perruquier
Heureusement, Monsieur, que des gens comme vous demeurent attachés à la tradition. Ma profession est vouée à disparaître. La fin de l’Ancien Régime a signé notre perte. Tenez, parmi les clients les plus fidèles, il y a Monsieur Robespierre.
Chaque matin, je me rends à son domicile, enfin à celui des Duplay. Preuve qu’on peut être révolutionnaire et porter perruque. La mode des cheveux libres, pouah, quelle dégénérescence ! Je connais de nombreux ci-devant qui, rejetant perruque et poudre, courent comme des gueux, débraillés, négligés. Pardi, on voit où ça mène de détruire le protocole, l’étiquette de la Cour et d’abolir la perruque… Le résultat ?
On porte des têtes au bout de piques, on vocifère comme des porcs. Je vous dis, monsieur, que la grandeur de Versailles vient de sa philosophie de l’élégance. Ces cheveux courts, que dis-je ces cheveux ras, ces coupes affreuses de bagnards, de galériens, ces chevelures de gitanes qui flottent au vent, ça sent le pouacre…
Que ne suis-je né plus tôt, sous le règne de Louis XIV ! J’aurais coiffé la Duchesse de Fontange, les favorites du Roi, la baronne de Beauvais, la marquise de Montespan, j’aurais exercé mon art auprès de la marquise de Chrevrières, de la princesse de Wurtemberg, de la duchesse de la Vallière et de Vaujours !
Savez-vous que le Roi Soleil avait quarante perruquiers ? Quarante ! Trente-cinq plus cinq ! Une Cour sans perruque, c’est comme un arbre étêté, décapité, une église sans sa nef. Une na tion qui abandonne le style rococo, le néo-classique, qui désavoue l’extravagance capillaire retombe à l’état sauvage. Voyez ce crapaud de Marat ou le peintre David ! Il n’y aura bientôt plus de différence entre un nanti et un sans-culotte. Un cheveu naturel n’est pas un cheveu. Comme son nom l’indique, la queue de cheval convient aux équidés, pas aux hommes. Tout est dans l’artifice, môôônsieur. Parmi les coiffeurs de génie, Léonard, le coiffeur personnel de feue notre Reine, est un des plus grands. Dieu sait combien de temps il portera encore la tête sur ses épaules… Vous me direz que c’est à cause de sa légèreté que nos bons souverains ont été arrêtés à Varennes.
Il faut des règles dans la vie et ces règles passent par une coiffure soignée, travaillée. Recettes de poudre de riz, à l’amidon, perruques commémorant des anniversaires, dessins de modèles exubérants, acrobatiques… à qui vais-je transmettre mon savoir, mon bon monsieur ?
Je ne me mêle pas de politique, mais, que Danton ne sorte jamais sans perruque, voilà qui me le rend sympathique. J’aimerais tant coiffer, peigner, perruquer, parfumer le beau Louis Antoine de Saint-Just, épandre sur sa tête d’ange une poudre de riz un peu rosée, farder ses joues, orner ses paupières d’une traînée sombre… Imaginez-le prendre la parole à la tribune de la Convention avec une coiffure à la dauphine ! Ou non, mieux encore, avec une coiffure à la monte-au-ciel à la quèsaco ! Je lui ferais des jardins suspendus ou, si je m’écoutais, une coiffure en pouf… Son visage est taillé pour un chignon haut, un petit coussin au sommet de la tête tandis que des épingles ornées de plumes et de rubans retiendraient l’audacieuse construction. Je le verrais bien en blond vénitien. Je m’emballe, je m’emballe, je pense à la pauvre princesse de Lamballe. Redressez-vous un peu, monsieur. Les oreilles pendantes de chien, les tire-bouchons des dragonnes, les macarons sont ingrats, difficiles à porter. Qui rendra hommage aux merlans célèbres, Legros de Rumigny, Frison, Dagé, Tissot ?
Qui célèbrera leurs inventions ? Les boucles en colimaçon, en dragonnes, les boucles biaisées, en marron, la variété des mouches collées sur le visage, le cou, la gorge — la receleuse sur un bouton, la majestueuse, la coquette, la gaillarde… —, nos traités d’architecture doivent épater Dieu.
Je n’utilise pas mon esprit pour raisonner mais pour admirer. Mais, mon bon monsieur, si les marquis, les princesses avaient gardé leurs imposantes coiffures, hé bien, pardi, on n’aurait pas osé les envoyer à la guillotine. Toutes ces têtes qui tombent dans le panier, des têtes que j’ai parfois coiffées, poudrées ! La France a perdu le nord. Je suis savoyard, Monsieur. Comme on disait chez nous Creide me, ie vo en priou, Monsiou, On Ray é bin atrou qu’on Dou. Ce qui veut dire :
« Croyez-moi, je vous en prie, Monsieur, un Roi est bien différent d’un Duc. » Je vous dis, moi, c’en est fini de nous, les perruquiers. Quand on a commencé à réduire la hauteur des perruques, j’ai embrassé un crucifix et prié le Bon Dieu de veiller sur les hommes. J’ai imploré que, dans leurs têtes de mule, ce ne soit pas la tempête. À genoux, je L’ai supplié afin que Son bras brise l’échafaud. Mais Dieu a déserté la France.

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