L'âge de la première passe

Auteur : Arno Bertina
Editeur : Verticales

Avec L'Âge de la première passe, Arno Bertina quitte provisoirement le roman pour s'atteler à un récit documentaire en République du Congo, qui apparaît d'abord comme un reportage au long cours. En effet, l'auteur a effectué cinq séjours de trois semaines chacun au Congo entre 2014 et 2018, en lien avec l'ASI, une ONG franco-congolaise s'occupant de la réinsertion de filles des rues, prostituées mineures et déjà mères pour la plupart. Outre un travail d'atelier avec une cinquantaine d'adolescentes, d'autres investigations à Pointe-Noire et à Brazzaville ont nourri cette enquête de terrain.Pour éviter les écueils d'un journal de bord dépaysant ou caritatif, l'auteur a préféré une remémoration réflexive, brassant les époques et les lieux au gré de sa progressive appréhension du terrain, entre les journées au « Foyer des filles vulnérables », les maraudes nocturnes et quelques virées dans les bars du cru. Au premier plan, il dresse de poignants portraits de jeunes femmes : Cloé, Diane des Nations, Juliana, Fanette, Dieuveuille, Taliane, etc., mais aussi de Maman Vivienne et Maman Gertrude, deux infatigables militantes de l'ASI, investies dans une action de prévention au plus près de la misère physique et psychique de leurs protégées. Tous les aspects socio-culturels de ce cas-limite du rapport de domination sexuelle sont très largement documentés, mais une autre question cruciale affleure, celle de la forme d'écriture capable de rendre justice et justesse à une si violente réalité.Arno Bertina use ici d'un regard personnel impliqué, assumé comme tel. L'Âge de la première passe est un livre aventureux, âpre et méditatif qui déplace nos certitudes. Il sonde le sentiment d'abandon ou de soumission qui menace, au-delà de la prostitution, n'importe quelle relation.

20,00 €
Parution : Mars 2020
272 pages
ISBN : 978-2-0728-5160-5
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Extrait

En 2014, je décolle de Roissy pour Pointe-Noire. C’est une première, je ne connais pas le Congo. Bamako, Djenné et Mopti, en 2008; Alger et Sidi Bel Abbès en 2012, avec Héloïse et notre fille Margot ; Tanger l’année d’après, avec Emily, et plusieurs fois ensuite ; Yaoundé, pour aller à Bangoulap, non loin de Bangangté, en juillet 2014 – soit le Mali, l’Algérie, le Maroc et le Cameroun. Mais le Congo en vrai, c’est-à-dire autrement que dans Conrad, Gide ou Équatoria, non. Et Djibouti ce sera plus tard : en 2018.
Je vais travailler dans un lycée qui a tout du terrain vague mais les élèves embarqués dans le projet vont se révéler extraordinaires. (On adapte Johnny chien méchant, un roman d’Emmanuel Dongala.) Journées pleines, intenses, enthousiasmantes. Le soir, je dîne avec Éric, un compositeur qui est partie prenante de ce projet, et on se sépare devant le Migitel où nous avons chacun une chambre – j’ai besoin de marcher un peu. Cette routine jusqu’au jour où je découvre le bar dont je viens de parler.
Avec mon carnet de notes, et sans doute un livre, je dois être comique – qui vient ici pour lire ? ! De fait on va d’abord me laisser boire tranquille – cela va même durer assez pour que j’en vienne à me poser des questions. Un type s’installe à côté de moi et commence à me parler – je suis rassuré. Mais très vite il m’ennuie, et je devine qu’il fait tout ça parce qu’il m’a confondu avec un porte-monnaie. Pour couper court je lui paie un verre mais il continue ; il ne voulait pas seulement une bière mais aussi me casser les couilles. Tendu, je finis par lui dire que je veux lire, merci. Il prend sa pinte et jette immédiatement son dévolu sur quelqu’un d’autre.
Cela fait peut-être quarante pages que je suis là quand une femme vient s’asseoir à ma table. Je ne me souviens pas en détail de notre échange, des verres que j’ai dû offrir, qu’elle n’aura pas bus bien entendu, mais de la gêne qui s’est installée entre nous, assez vite, oui. Je n’arrivais pas à donner un tour enlevé à la conversation, et elle attendait que ce soit moi. Au bout d’un moment, elle s’est mise à me le dire un peu, je crois, ou en tout cas à regarder son téléphone. J’étais embêté, presque paralysé; alors qu’il s’agissait évidemment d’une femme qui attendait que je l’invite, c’était à moi d’être charmant ou, à la rigueur, intéressant, drôle, coquin. Alors que l’ambiance autour continue d’être électrique, une bulle nous empêche de respirer, microclimat sur notre table – on s’ennuie. Pourtant elle ne lâche pas sa proie. Comment la rembarrer ? Je veux toujours être poli... Ça m’a souvent pourri la vie alors que le but de la prévenance est de la rendre plus douce. Je devrais payer et partir... Je déteste ce qui est en train de monter ; sans l’avoir voulu je me retrouve dans une situation de drague en bonne et due forme, et comme d’habitude je commence à me désunir – mais si l’on perd toujours ses moyens alors une question s’impose : en a-t-on eu, un jour, des moyens ? Voilà le puits sans fond où je me suis abîmé entre mes 17 et mes 30 ans peut-être : en venir tout de suite à se sentir au bord du gouffre. En venir immédiatement à se penser sans charme et sans ressource, idiot, parce que incapable d’être quelqu’un avec brio, de mettre le feu à la conversation et aux regards.
J’ai beaucoup construit là-dessus, bien sûr, pour me sauver. Et n’ai plus vu dans le jeu de la séduction qu’un moment très hypocrite.
— Est-ce qu’on ne sait pas immédiatement si on a envie de quelqu’un? Quand j’entre dans une pièce, je sais tout de suite si j’ai envie de telle ou telle femme... Est-ce que ce n’est pas pareil pour toi? Est-ce que le jeu de la séduction n’est pas un délai inventé pour que les gens ne partent pas de suite ensemble ?
— Une convention?
— Plus que ça! Une affaire morale, un jeu perdant-perdant. Tu avais peut-être envie de lui, ou d’elle, mais elle ou lui s’avère pataud; au lieu de citer Seinfeld ou Louis C. K. (en américain dans le texte), il explique un sketch de Roland Magdane! La cata! Évidemment il rougit presque aussitôt ; il a compris qu’elle n’enlèvera pas son string pour Roland Magdane. À cause de ce faux pas, il peut mettre un mouchoir sur son désir, et puis voilà.
— Ça ne vaut que pour le cul, ton truc.
— Non, pour les sentiments aussi. T’es dans une soirée, la personne que tu ne connais pas encore fait deux ou trois gestes et dans ce que ça dit presque tout est condensé. Les dix années de vie commune ne seront qu’une dilatation de ce qui était contenu dans sa façon de se lever du canapé, de rire à une blague et de chercher une signature sur ce pied de lampe qu’elle a remarqué – tout en dansant un peu parce que c’est «Billie Jean», ou «Crazy in Love ».
Je n’ai pas fait le lien tout de suite mais fréquenter des prostituées aura certainement été une façon de prendre de vitesse ces relations normales, de ne pas avoir à jouer le jeu de la séduction. L’argent pose un problème (ou il en révèle un) mais il en résout aussi un autre (mes complexes ne sont plus au centre et pétrifiants, ni la certitude de n’être pas brillant, drôle et captivant). L’argent n’évacue pas complètement ces inhibitions car les prostituées parviennent parfois à faire le tri parmi les types qui arpentent la rue – leur science de l’évitement, leur connaissance de la psychologie des hommes qui viennent les voir... Il suffit de rester une heure dans une rue où se trouvent des prostituées pour comprendre comment elles zappent, et avec quelle efficacité, ceux dont elles ne veulent pas... La rue est pleine d’agneaux, il y en a plus qu’on ne croit. Il suffit de ne pas croiser leurs regards et ils n’approcheront pas... J’en ai vu – c’est facile à observer – faire trois fois le tour du quartier pour repasser devant une femme et, cette fois, être invité par elle – un regard suffit. À son troisième passage, c’est un classique, elle est entre-temps «montée» avec un autre. Pour les violents il faudra inventer, mais quant aux agneaux ce n’est pas trop compliqué. Bref. L’argent n’évacue pas le manque de confiance mais enfin l’échange est plus rapide, et la vexation carrément moins cuisante. Le client d’une prostituée joue moins gros que celui qui a un rendez-vous galant ; dans une relation tarifée ce n’est pas tout mon être social & intime qui est en jeu, susceptible de s’effondrer s’il est fragile.
Pour jouer le jeu de la séduction, il faut être capable de se projeter, ne pas croire qu’on pourrait tout perdre dans ce dehors, et se retrouver dramatiquement à vif. Tous les clients ne veulent pas asservir les femmes dont ils s’approchent, avec lesquelles ils vont monter, et à travers elles la femme en tant qu’altérité; toutes les bêtes blessées ne cherchent pas à mordre.
Les très rares amies à qui je me confiais s’étranglaient un peu : «Tu complexes?!» À l’inverse, jamais une prostituée ne m’a dit ça. Toutes savent que les complexes n’ont rien à voir avec le monde objectif. (J’adore cette anecdote qui met en scène le psychiatre catalan François Tosquelles : enfermé avec d’autres réfugiés espagnols dans le camp de Septfonds, constatant la détresse de nombre des siens, il recruta parmi les réfugiés celles des femmes qui avaient exercé comme prostituées, avant l’exode, pour lui servir d’assistantes ou d’infirmières. «Qui d’autre qu’elles pour bien connaître l’âme humaine?» répondait-il à ceux qui s’offusquaient.)

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